--Oui, c'est lui! dit à son tour Lucille qui venait de pousser une reconnaissance vers la fenêtre. Qui l'aurait attendu par de pareils chemins?... Et maintenant, chère enfant, pas de folles terreurs, pas de tremblements nerveux! Si, par malheur, ton père n'est pas d'une humeur favorable; garde-toi bien de lui annoncer ton mariage à présent: la précipitation gâterait tout.
Quelques instants après, M. de Mirecourt--un homme de bonne apparence appartenant à la vieille école française,--entrait; et sa fille, pour éviter son regard pénétrant, se jeta aussitôt dans ses bras. Il l'embrassa avec effusion; puis, prenant sa tête à deux mains, et la regardant minutieusement:
--Je l'avais bien pensé, petite, s'écria-t-il; mes craintes n'étaient pas vaines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si animée, n'est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi! tu sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m'as laissé! Tes joues, il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brûlantes indiquent que leurs couleurs sont plutôt celles de la fièvre que de la santé.
--Antoinette n'a pas bien dormi la nuit dernière, cher oncle, se hâta de dire Madame d'Aulnay qui se tenait derrière lui, la main appuyée sur son épaule. Elle est extraordinairement nerveuse!
--C'est cela, ma jolie nièce, répliqua-t-il en souriant. Ce sont là des subtilités d'une femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait l'habitude de me servir le déjeuner tous les matins à sept heures et qui y prenait part avec un excellent appétit, ne connaissait pas alors la signification de l'état nerveux.
--Mais, cher oncle, Antoinette n'était qu'une petite fille, il y a quelques mois; maintenant, elle est une jeune Demoiselle.
--Une Demoiselle à la mode, veux-tu dire, Lucille; mais ce n'est pas tout: je trouve en elle un changement indéfinissable que je ne puis exprimer; peut-être est-ce qu'elle est plus gracieuse, plus élégante, en un mot qu'elle ressemble plus à ma charmante nièce Madame d'Aulnay, avec cette robe d'une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence extérieure de ma fille soit satisfaisante, c'est bien; mais je ne puis admettre que je sois content d'elle sur d'autres points... Ah! tu peux rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d'Antoinette se couvrir d'un vif incarnat. J'ai deux sérieuses accusations à porter contre toi. D'abord: pour quelles raisons as-tu rejeté Louis Beauchesne, le mari que je t'avais choisi, auquel je t'ai promise?
--Parce que, cher papa, je ne l'aime pas suffisamment pour devenir sa femme.
--Ah! Lucille, Lucille! c'est là le fruit de ton travail, s'écria M. de Mirecourt en inclinant sa tête vers la jeune femme en signe de reproches. C'est précisément ce que m'avait prédit Madame Gérard lorsque nous avons discuté ensemble l'opportunité d'accepter pour Antoinette l'invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec toi.
--Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer Antoinette d'unir son sort à celui d'un homme qu'elle n'aime pas.