--Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d'Aulnay lorsque tu es devenue sa femme: et qui osera dire que vous ne faites pas bon ménage?... Mais trêve de plaisanteries, ma détermination est inébranlable. J'ai donné à Antoinette carte blanche sur la conduite de la maison, sur les affaires d'argent et sur les autres détails domestiques, mais je prétends conserver mon contrôle sur ce point. Elle connaît Louis depuis très-longtemps, elle l'a toujours traité avec une bonté pleine d'affection et elle sait apprécier aussi bien que moi son caractère irréprochable sous tous les rapports, Louis est un excellent parti, et je n'ai pas l'intention de sacrifier autant d'avantages réunis en faveur d'un romanesque caprice de petite fille. Ainsi, ma chère Antoinette, prépare-toi à revenir à la maison demain, ou bien, si je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera mon gendre.
--Mais, cher, cher papa,--insista Antoinette avec des yeux larmoyants et en jetant ses bras autour du cou de son père--pardonnez-moi si je vous dis que je ne puis épouser Louis. Je ferai, à part cela, tout ce que vous voudrez, je retournerai dès demain à la campagne pour y vivre cloîtrée, si vous l'exigez...
--Bah! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se débarrassant doucement de l'étreinte où le tenait sa fille. J'ai passé par-dessus la lettre singulière, je devrais plutôt dire rebelle, que tu m'as envoyée la semaine dernière et dans laquelle tu me disais que tu ne pouvais te rendre à mes désirs, que tu ne voulais pas suivre mes volontés; mais... Antoinette, mon enfant,... n'éprouves pas trop ma patience.
Il s'établit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la bouche, comme si elle avait à parler; deux fois elle dirigea sur Madame d'Aulnay un regard suppliant, l'implorant par cette muette attitude, d'entrer dans les terribles explications.
--Eh! bien, est-ce entendu? demanda gaiement M. de Mirecourt, en se méprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.
--Je crains bien que non, cher oncle.--Et la jolie main de Lucille se posa de nouveau sur son épaule.--Il peut y avoir un obstacle invincible à cette union, un obstacle qui, probablement, ne peut pas être surmonté.
Madame d'Aulnay n'avait pas calculé la portée que ces paroles pouvaient avoir et l'effet qu'elles produiraient: autrement, elle aurait hésité avant de les prononcer.
Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva, et, promenant de l'une à l'autre un regard où brillait la colère, il répéta d'un air sévère:
--Un obstacle invincible! Ah! ça, que veux-tu, que peux-tu dire, Lucille? Mais, bah!--continua-t-il avec, moins de violence,--ce ne sont là que des phrases romanesques et exagérées comme tu as l'habitude d'en faire, à moins sans doute,--et ici son regard s'assombrit,--à moins qu'Antoinette se soit engagée dans une ridicule amourette avec quelqu'un de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accordé l'entrée de la maison. J'ai entendu parler des coquetteries et des absurdités qui ont cours ici.
--Mon oncle! mon cher oncle! lui répliqua doucement Madame d'Aulnay.