En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On aurait pu lire sur sa figure un étonnement mêlé d'indignation à la vue du spectacle qui se présenta à lui; mais M. de Mirecourt, encore sous l'influence de l'excitation, continua:
--Je disais à cette enfant entêtée que dans un mois, qu'elle le veuille ou non, elle sera ta femme.
--Oh! M. de Mirecourt, répondit le jeune homme avec amertume, je ne veux pas d'une femme qu'on traînerait à l'autel malgré les désirs de son coeur. Mais n'exigez-vous pas d'Antoinette une soumission trop prompte? Il y a à peine quinze jours que vous lui avez fait connaître vos désirs: vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se préparer. Quoi! il lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scène d'aujourd'hui!
Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette qui était appuyée contre une chaise, la figure pâle et agitée.
M. de Mirecourt sentit son coeur s'adoucir. Pendant les dix-sept années que sa fille avait passées à l'ombre protectrice de son amour de père, jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi sévères que celles dont il venait de l'accabler. Se méprenant sur les craintes secrètes et l'anxiété qui la torturaient, il attribua son émotion à la sévérité dont il venait de faire preuve à son égard.
--Prenez ce siège, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de son père les sentiments qui s'agitaient en lui; asseyez-vous: je sais que M. de Mirecourt va vous accorder six mois au lieu d'un, pour vous permettre de réfléchir, et pour préparer votre trousseau.
--Tu es un amoureux bien philosophe, Louis! s'écria M. de Mirecourt avec sarcasme, plus philosophe que je ne l'aurais été à ton âge: vraiment, tu ne parais pas pressé de conquérir ton bonheur.
--Parce que je désire celui d'Antoinette avant le mien, répondit-il pendant que l'expression de sa figure s'assombrissait passablement. Mais dites, M. de Mirecourt: n'est-il pas vrai que vous lui accordez six mois de plus? Espérons qu'après ce temps vos voeux et les miens seront comblés.
Pauvre Louis! il connaissait bien la futilité de cette illusion; mais, dans sa généreuse abnégation, il ne songeait qu'à obtenir du répit en faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui était devant lui.
--Qu'il en soit comme tu le désires! répondit M. de Mirecourt en essayant de paraître indifférent. Puisque le futur se déclare satisfait, je dois l'être également. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t'ai déclaré tout-à-l'heure au sujet des amoureux ou des prétendants étrangers. Ce que j'ai dit est dit: je ne rétracte rien, et si tu me désobéissais, tu ne devrais t'attendre ni à ma bénédiction, ni à mon héritage. Et, maintenant, assez sur ce chapitre. Où est M. d'Aulnay?