Après avoir feint de goûter quelques fruits, Antoinette se leva, avec la pensée qu'elle ne devait pas maintenant rester seule avec le Colonel Evelyn, ni avec aucun autre.
--Quoi! déjà désireuse de partir, Mademoiselle de Mirecourt? demanda le militaire. Veuillez accepter mon bras; nous allons faire le tour des chambres, jusqu'à ce que vous soyiez suffisamment reposée pour retourner au milieu des jolis danseurs qui sont probablement impatients de votre absence.
Le sourire forcé avec lequel la pauvre Antoinette essaya d'accueillir cette dernière remarque était encore plus douloureux que l'expression de souffrance qui s'était d'abord trahie sur ses traits. Evelyn, se rappelant le calme et le sang-froid qu'elle avait déployés dans un moment de péril imminent, ne put s'empêcher de remarquer avec chagrin que, quelle que courageuse qu'elle fût dans les dangers physiques, elle était de celles que les souffrances morales pourraient terrasser.
Tout en la promenant, il s'efforça, d'une manière qui ne lui était pas habituelle, de l'intéresser et de l'amuser: il y réussit en partie.
Le Colonel possédait une intelligence rare et puissante, et sa conversation, quoique manquant de cette grâce du compliment, de ces spirituelles épigrammes qui donnaient tant de cachet à celle de Sternfield, était infiniment plus intéressante. Antoinette s'y prêta de bonne grâce, ne s'apercevant pas que, dans les observations courtes et naïves qu'elle hasardait de tempe à autre, son compagnon trouvait une fraîcheur, une candeur qui le charmaient plus que n'auraient pu le faire les plus fines réparties.
En passant dans un appartement faiblement éclairé par des lampes coloriées en rose, et rempli de niches qui en faisaient un véritable temple de coquetterie, ils aperçurent le Major Sternfield assis sur une causeuse près d'une jeune fille de seize ans, jolie et gracieuse, et dont l'air confus et les yeux baissés indiquaient qu'elle n'était pas familière avec le genre de conversation adulatoire à laquelle on semblait l'initier.
Comme ils passaient devant eux, Evelyn se mordit les lèvres.
--Admirez-vous le Major Sternfield? demanda-t-il brusquement.
--Comme il est loin de se douter que le Major Sternfield est maintenant le seul arbitre de ma destinée, de mon avenir! pensa la pauvre Antoinette.
Soit qu'il n'eût pas remarqué son embarras, soit qu'il ne se souciât pas d'entendre sa réponse, le Colonel continua: