--Sans doute vous l'admirez, et les trois quarts des Dames qui sont ici ce soir en font probablement autant. Il est beau comme un Apollon; il a des manières irréprochables, il danse et il cause à ravir: assurément, cela suffit. Cependant je préfère, pour ma part, rester sous l'imputation d'être un ennemi des femmes, comme vous m'avez dit que j'en avais la réputation, plutôt que d'être un homme de son caractère. Maintenant, je dois vous laisser, car je vois s'avancer un monsieur qui désire vous demander pour la prochaine danse; aussi bien, je vais vous dire adieu de suite, car j'ai l'intention de laisser bientôt cette scène brillante.
--Adieu! Vous avez été bien bon pour moi ce soir! dit-elle simplement en lui donnant la main.
--Les derniers mots que vous venez de prononcer, dit-il en baissant la voix, m'encouragent à vous donner un conseil qu'autrement vous auriez raison de regarder comme impertinent, un conseil qui a au moins le mérite du désintéressement, car il vient d'un homme qui a cessé de rechercher les sourires et l'approbation des femmes. Le voici: Restez dans cette heureuse maison de la campagne où vous avez grandi candide et naïve; restez avec les amis sages, éprouvés de votre enfance: vous n'en trouveriez pas d'aussi bons dans cette vie frivole où vous êtes récemment entrée.
--Trop tard! se dit à elle-même Antoinette qui se contenta de répondre en inclinant légèrement la tête.
Le colonel Evelyn la laissa, tout en reconnaissant que quelque chose comme de la confiance en la femme pouvait encore exister sur la terre.
De son côté, Antoinette accepta sans faire aucune observation le danseur qui venait de s'offrir et dont les platitudes lui parurent doublement ennuyeuses après l'intéressante conversation qu'elle venait d'avoir avec le Colonel.
Ses pensées ne tardèrent pas à retourner auprès de Sternfield. Elle songea au cruel et systématique abandon qu'il avait fait d'elle-même, à ses attentions empressées pour d'autres, et l'expression d'angoisses qui l'avait laissée depuis un moment revint bientôt plus forte que jamais.
A la fin de la danse on vint annoncer le souper. De retour au salon, on dansa un cotillon, puis on fit un peu de musique.
Finalement, pendant que la plupart des invités commençaient à se retirer, le Major Sternfield s'avança vers sa femme.
--Est-ce que tu t'es bien amusé? demanda-t-il; je t'en ai laissé le loisir, en te faisant grâce de mes ennuyeuses attentions.