--Que la petite demoiselle se livre à la lecture, au jeu ou à la couture, comme elle avait la louable habitude de le faire avant son entrée dans la vie du grand monde, dit M. de Mirecourt d'un ton assez bref.

Mais le regard de tendresse qu'il lança en même temps sur sa fille était une frappante contradiction de la brusquerie de ses paroles.

--Laisse-la plutôt venir à la ville avec nous, interrompit M. d'Aulnay qui avait reçu des instructions de sa tendre moitié. Je te promets que nous te la renverrons après Pâques, aussi heureuse et en aussi bonne santé que jamais.

M. de Mirecourt hocha la tête.

Madame Gérard, de son côté, fit comprendre qu'elle ne pouvait s'imaginer qu'Antoinette pût désirer s'éloigner si tôt du Manoir, après une si longue absence. Mais quelle chance avait-elle de lutter contre des alliés aussi puissants! Louis lui-même, sur lequel elle avait compté comme sur un secours efficace, l'abandonnait et passait traîtreusement à l'ennemi. Quel était son but en agissant ainsi? c'est ce qu'elle ne put deviner, à moins toutefois que, comme Madame d'Aulnay l'avait également invité, il eût voulu profiter de cette occasion pour devenir plus intime avec Antoinette en vivant sous le même toit qu'elle. Mais la vieille gouvernante n'avait pas remarqué que Beauchesne avait répondu à l'invitation d'une manière générale, équivoque, qui lui permettait d'accepter ou de refuser ensuite, à sa convenance.

Antoinette elle-même, silencieuse et abattue, ne parlait que très-peu, et en dépit des signes que lui faisait sa cousine, elle restait presque passive. Un regard suppliant tourné vers son père et qu'elle accompagna de ces mots: "j'aimerais à y aller," fut tout ce qu'elle fit pour seconder les efforts de ses amis; mais, quand bien même elle se serait étudiée à prendre des moyens directs de gagner le consentement de son père, elle n'eût pu en choisir un plus heureux que celui-là. Le calme qui se trahissait sur sa figure et qui atteignait presque l'apathie, ainsi que le souvenir de la sévérité dont il avait fait preuve à son égard lorsqu'il lui avait parlé de son mariage avec Louis, le touchèrent sensiblement et le firent incliner à se rendre à la demande générale. Et puis, la déclaration faite par Madame d'Aulnay qu'elles vivraient dans la retraite du Carême, le fait que Louis avait été également invité et pourrait surveiller sa fiancée, le décidèrent tout-à-fait.

--Eh! bien, mon enfant, dit-il en attirant sa fille à lui, puisqu'il faut faire ce sacrifice, faisons-le gaiement.... Mais, quoi? des pleurs! s'écria-t-il en voyant Antoinette qui, touchée par sa bonté, par le souvenir de sa propre ingratitude envers lui et par le sentiment de sa propre perfidie, essayait de contenir les sanglots qui s'échappaient de sa poitrine oppressée. Tu pleures, petite! Qu'est-ce que cela veut donc dire?

--Ne sois pas aussi enfant, Antoinette! interrompit Madame d'Aulnay avec plus de vivacité que la circonstance semblait en demander de sa part. Tu es ridiculement nerveuse aujourd'hui!

--Eh! bien, c'est toi-même, jolie nièce, qui lui a appris ces mouvements.... Mais assez comme cela. Antoinette, monte à ta chambre et commence à faire ta malle; autrement tu oublieras la moitié ou la plus grande partie de tes effets indispensables.... C'est inutile, Madame Gérard! continua-t-il de bonne humeur en interrompant la gouvernante qui venait de commencer à protester, quoique avec beaucoup de déférence, contre le retour d'Antoinette à la ville. C'est inutile. Cette fois, ils ont été trop nombreux pour nous; tenez! tenez! c'est une affaire décidée. Lucille, fais-nous maintenant un peu de musique, si tu peux; mais je crains bien que l'instrument soit hors d'ordre: notre petite fille ne l'a pas touché depuis bien longtemps.

Il y avait à peine quelques secondes qu'Antoinette, suivant l'invitation de son père qu'elle avait reçue avec un grand empressement, était dans sa chambre, lorsque Madame Gérard entra.