Quelques jours après, par une superbe matinée, Monsieur et Madame d'Aulnay, traînés dans leur joli équipage d'hiver, venaient frapper à la porte du Manoir, à la grande joie de M. de Mirecourt qui était également fier de sa gracieuse nièce et de son digne et savant époux.

Antoinette amena Lucille dans sa chambre pour la débarrasser de ses vêtements de voyage. Une fois là, celle-ci ferma la porte avec soin, et s'écria:

--Maintenant, aux nouvelles.... Mais, mon Dieu! Antoinette, comme tu es terriblement pâle! Qu'est-ce que tu as donc fait? Non-seulement tu as considérablement maigri, mais de plus tes yeux et ton teint ont perdu tout leur éclat. Cela ne fera pas. Tu ne dois pas permettre au chagrin ni à l'inquiétude d'aller plus loin que de communiquer à tes traits une pâleur délicate ou un air mélancolique.

--Donne-moi ta recette pour les restreindre dans des limites aussi modérées, dit Antoinette avec un sourire forcé.

--Lorsque tu te sentiras triste, arrête-toi de penser, prends un roman, essaies une intrigue ou jette un coup-d'oeil sur tes toilettes. Si ces dernières sont dans un état défectueux, le remède est infaillible, car une cause de tristesse en neutralise toujours une autre. Courage, chère enfant. Nous allons obtenir la permission de ton père; demain soir tu seras dans mon salon, avec ce cher tyran d'Audley à tes pieds. Mais, silence! j'entends venir Madame Gérard. Jusqu'après le dîner, pas un mot de notre projet.

Le dîner fut excellent et les vins exquis; M. de Mirecourt, content de voir que tout allait à merveille, était d'une humeur des plus aimables. Après le café qui fut servi dans le salon, Madame d'Aulnay, avec une grande habileté, ouvrit le feu par quelques remarques sur la pâleur et l'apparence délicate d'Antoinette.

--En effet, elle paraît malade, répondit un peu brusquement M. de Mirecourt; mais c'est à sa promenade en ville que nous devons cela.

--Oh! cher oncle, répondit en souriant Madame d'Aulnay, lorsqu'elle quitta Montréal elle paraissait être bien mieux que maintenant. Elle s'ennuie à la mort ici, précisément comme moi à la ville depuis que le Carême est commencé.

--- C'est très-flatteur pour M. d'Aulnay et pour moi-même, répliqua-t-il.

--Mais, mon oncle, vous êtes très-souvent absent ou retenu dans votre bureau par d'importants travaux, et Madame Gérard est occupée par les affaires du ménage, en sorte que la pauvre Antoinette est souvent seule.