--Et tu es très-bien venue, ma chère petite cousine. Je déclare que je n'aurais eu ni le coeur ni le courage d'entrer dans la campagne de cette saison sans un auxiliaire aussi précieux que toi. Tu es une riche héritière, une jolie fille, de haute naissance: tu vas rencontrer ici l'élite même de ces élégants étrangers Anglais.

--Anglais! répéta Antoinette en faisant un léger mouvement de surprise. Oh! Lucille, papa en abhorre même le nom.

--Qu'est-ce que cela fait? Si nous ne les avons pas, qui aurons nous? Nos chers officiers Français, ainsi que la fleur de notre jeune noblesse nous ont laissés pour toujours; ceux de ces derniers qui restent au pays sont dispersés dans les campagnes, enfermés dans de lugubres Seigneuries ou de vieux Manoirs solitaires; ils ne seraient que des visiteurs incertains et d'occasion. Assurément, je n'ouvrirai pas mes salons, qui ont été fréquentés tous les soirs, pendant si longtemps, par des hommes comme le colonel de Bourlamarque et ses chevaleresques compagnons, à des employés au gouvernement inférieur que nos maîtres Anglais n'ont pas même jugé dignes d'être destitués. Mais, dis-moi, les deux jeunes Léonard doivent-elles venir à la ville prochainement?

--Oui, j'ai reçu hier une lettre de Louise qui m'annonce qu'elles doivent venir toutes deux passer une couple de mois à Montréal chez leur tante.

--Tant mieux: elles sont jolies, élégantes, elles seront par conséquent ajoutées à notre cercle. Mais, je dois t'avertir à temps qu'il faut que tu aies pour mardi prochain une jolie toilette de bal dont je me propose de surveiller en personne l'achat et la confection. J'ai décidé que nous célébrerions la Ste. Catherine avec tout l'éclat possible. En attendant, je dois te dire que si tu t'ennuies quelque peu lorsque tu seras seule dans ta chambre, tu n'auras qu'à te poster près de la fenêtre à toutes les heures de relevée: tu pourras voir de là les superbes tournures de nos futurs invités qui se promènent constamment dans la rue.

--En connais-tu quelques-uns, Lucille?

--Je n'ai fait la connaissance que d'un seul, mais je puis te dire que si les autres lui ressemblent seulement, nous ne regretterons assurément pas autant les braves compagnons du chevalier de Lévis. Le Major Sternfield--tel est son nom--et il a mis tout le régiment à ma disposition, m'assurant que ses officiers se rendraient également empressés et agréables,--le Major Sternfield donc est très-joli, de manières polies et courtoises, en un mot c'est un homme du monde accompli. Il s'est fait présenter ici par le jeune Foucher, et quoique, de prime abord, je l'aie reçu avec un peu de réserve, ma froideur apparente a bientôt cédé au charme de ses hommages pleins de déférence et à la délicate flatterie de ses manières. A toutes ces perfections, le charmant homme joint encore celle de parler très-bien le français: il m'a dit avoir passé deux ans à Paris. En partant, il m'a demandé la permission de revenir bientôt avec deux de ses amis qui désirent vivement, paraît-il, se faire présenter ici.

--Et qu'est-ce que mon cousin d'Aulnay dit de tout cela?

--En vrai philosophe, en bon et sensible mari qu'il est, il murmure d'abord, mais finit par se soumettre. Et il vaut mieux pour nous deux qu'il en soit ainsi, car quoiqu'il n'existe qu'une très faible sympathie entre lui et moi,--lui, étant un homme positif, pratique et savant, tandis que moi je suis d'un tempérament romanesque et enthousiaste ne pouvant souffrir la vue d'un livre, à moins que ce ne soit un roman ou une poésie sentimentale--nous sommes heureux, en dépit de cette frappante disparité de goûts et de caractère, et nous avons l'un pour l'autre un mutuel attachement.

--Aimais-tu beaucoup M. d'Aulnay lorsque vous vous êtes mariés? demanda tout-à-coup mais avec hésitation Antoinette qui avait la conscience de parler d'un sujet jusque-là défendu à sa jeune imagination.