--Oh! non, chère. Mes parents, quoique remplis de bonté et d'indulgence à mon égard, se montrèrent inflexibles sur cette question de mon mariage. Ils se contentèrent simplement de m'informer que M. d'Aulnay était le mari qu'ils m'avaient destiné et que je lui serais unie dans cinq semaines. Je pleurai presque sans interruption pendant huit jours. Mais, maman m'ayant promis que je choisirais moi-même mon trousseau qui serait aussi riche et aussi coûteux que je pourrais le désirer, je fus tellement occupée par mes emplettes et mes modistes, que je n'eus plus de temps à donner à l'expansion de mes regrets, jusqu'au jour de mon mariage. Eh! bien, malgré cela, je te déclare que je suis heureuse, car M. d'Aulnay s'est toujours montré indulgent et généreux; mais, ma chère enfant, l'expérience a été terriblement hasardée, car elle aurait pu se terminer par une longue vie de misère.... Rappelle-toi, Antoinette, continua-t-elle avec un petit air de sentimentalisme, que la base la plus solide d'un mariage heureux, c'est l'amour réciproque et une parfaite communauté d'âme et de sentiments.

Apparemment l'estime mutuelle, la dignité morale et la prudence dans un choix convenable ne comptaient pour rien aux yeux de Madame d'Aulnay.

Après cet exposé, nous demanderons au lecteur si la digne gouvernante n'avait pas eu raison d'élever la voix contre l'idée de remettre entre les mains d'un tel mentor une jeune fille comme Antoinette de Mirecourt, avec son inexpérience d'enfant, douée d'une imagination aussi poétique, d'un coeur aussi ardent, aussi passionné?

III.

Après avoir présenté notre héroïne au lecteur, il n'est que juste que nous consacrions quelques pages à ses parents et à ses antécédents.

Vingt ans avant l'époque où commence notre récit, par une magnifique journée d'octobre, la joie et la gaieté régnaient dans toute la Seigneurie et au Manoir de Valmont dans lequel Antoinette vit plus tard le jour, et qui appartenait à sa famille depuis la concession du fief au vaillant Rodolphe de Mirecourt. Ce beau gentilhomme, qui était venu en Canada sans aucune autre fortune qu'une épée étincelante et qu'une paire de brillants éperons, se trouva bientôt, en retour de quelques services rendus à la France, propriétaire et maître du riche domaine de Valmont qui passa ensuite, en ligne directe, entre les mains de son propriétaire actuel, Arthur de Mirecourt. Arrivé à l'âge viril celui-ci céda bientôt au désir naturel de voir le beau pays de France, le brillant Paris dont il avait entendu raconter tant de merveilles.

Mais, ébloui d'abord par la splendeur de cette grande capitale et par ses innombrables attractions, le jeune homme ne tarda pas à se blaser de cette brillante dissipation et à soupirer vivement après les plaisirs simples, la vie tranquille de son pays natal. Aussi, malgré les sollicitations pressantes de ses jeunes amis de Paris, malgré les sarcasmes que lui lançaient les Dames lorsqu'il parlait du "pays de la neige et des Sauvages,"--il s'en revint dans sa patrie qu'il aimait d'un amour encore plus grand que lorsqu'il l'avait quittée. Disons-le à sa louange, son séjour à Paris n'avait en rien altéré les goûts paisibles et purs de son enfance, et jamais il n'avait pris part aux fêtes parisiennes avec autant de légèreté d'esprit et de gaieté de coeur qu'il en déploya dans les modestes réjouissances qui accueillirent son retour à Valmont.

Des coeurs aimants l'attendaient là pour lui souhaiter la bienvenue: sa mère qui, veuve depuis longtemps, avait trouvé, dans son affection pour lui, une si grande consolation de la mort de son mari et de ses autres enfants qui reposaient paisiblement dans le caveau de l'église au-dessous du banc dans lequel chaque dimanche et chaque jour de fête elle allait immanquablement prier Dieu; des voisins, des censitaires et la jeune Corinne Delorme, orpheline et parente éloignée de Madame de Mirecourt, que celle-ci avait élevée avec un soin tout maternel, et qu'Arthur avait appris à considérer comme sa soeur.

Quoique d'une figure gracieuse et possédant de petits traits parfaitement réguliers, Corinne n'avait jamais obtenu le titre de beauté. Cela était dû, partie à l'absence qu'on remarquait chez elle de cette gaieté et de cette animation qui manquent rarement aux jeunes Canadiennes, partie à son air languissant et mélancolique, résultat d'une constitution délicate excessivement fragile.

Une femme plus exigeante que Madame de Mirecourt aurait sans doute accusé sa jeune protégée d'ingratitude, tant celle-ci se montrait peu communicative, tant elle mettait de réserve dans ses paroles et dans ses manières; mais jamais cette retenue ne lui avait fait oublier les intentions délicates, la respectueuse déférence qu'une jeune fille doit à sa mère.