Peu à peu cette partie de la somme qui devait, par son intérêt leur fournir un petit revenu annuel fut dépensée, Armand en ayant consacré, malgré la volonté de sa femme, une part è payer des dettes insignifiantes qu'il avait contractées durant les premiers mois de leur mariage. Ainsi placé à deux pas de la pauvreté, il jugea que le retranchement était impérieusement nécessaire; la servante fut renvoyée, les dépenses pour la toilette et la tale diminuées, et Délima, changeant tour-à-coup d'un extrême à un autre, passa de la condition de poupée extravagante à celle d'une femme très-négligente au dernier point. Naturellement, le caractère participa aussi à ce changement et ce fut pour le pire; aussi les regards de colère et les ennuyeuses récriminations sur sa misérable destinée étaient maintenant tout ce qu'il y avait dans l'infortunée demeure de notre héros.

L'étrenne annuelle de cinquante louis envoyée par madame Ratelle arriva à temps pour les sauver du besoin immédiat; Armand, après des efforts désespérés, se procura un peu de copie qui ne lui rapporta qu'une rémunération insuffisante du rude labeur qu'il s'imposait après les heures de bureau. Plusieurs articles superflus de ménage, parmi lesquels s'en trouvaient dont on aurait fort bien se dispenser de faire l'acquisition furent vendus pour faire face aux exigences du moment, et aà chacun de ces sacrifices Délima se lamentait comme si on eût blessé une des fibres de son coeur.

Madame Martel qui était devenue une commensale assidue du logis joignait, naturellement, ses vigoureuses lamentations à celles de la jeune femme, branlant la tête outre mesure et soupirant sur un ton lamentable: oh! ma pauvre, pauvre Délima! C'était au point qu'Armand pensait en devenir fou. Une fois que sa femme avait été particulièrement vive dans ses jérémiades et que madame Martel la secondait de son mieux, le pauvre mari les réduisit l'une et l'autre au silence en se tournant vers la visiteuse et en l'informant que ce qu'elle avait de mieux à faire pour la tranquillité de tous était de ramener Délima avec elle et de la garder jusqu'à ce qu'il eût une demeure plus riche à lui offrir. Mais cette explosion était un événement rare et l'influence morale qu'elle eut sur le moment passa bientôt, laissant encore une fois les adversaires du jeune homme maîtresses du champ de bataille.

Pendant qu'il supportait de son mieux les infortunes qui l'entouraient, se laissant un jour aller au découragement et renouvelant le lendemain les résolutions qu'il avait prises de lutter vaillamment contre le sort et de vaincre si c'était possible, un messager arriva d'Alonville pour lui dire de s'y rendre sans retard parce que madame Ratelle venait d'être frappée d'un coup de paralysie et qu'elle se mourait. Atterré et profondément chagrin de cette affreuse nouvelle, il se prépara à partir incontinent; de son côté, Délima sut profiter du prétexte des mauvais chemins et du temps défavorable pour refuser de l'accompagner.

Il arriva à temps pour recevoir la dernière bénédiction de la bonne tante Françoise, pour cueillir de ses lèvres expirantes quelques conseils et des paroles de sympathie; un autre coup de l'ennemi infatigable termina la scène. Aucune expression ne put rendre la désolation du pauvre Armand en face du cadavre inanimé de sa tante. Elle avait été le dernier être qui l'eût aimé sur la terre, car sa confiance dans l'affection de sa femme s'était évanouie depuis longtemps; son oreille aujourd'hui glacée par la mort était la seule à laquelle il eût pu confier ses peines et ses projets. L'avenir qui s'ouvrait maintenant devant lui n'était plus embelle par l'espérance de rencontrer un coeur sincère qui pût l'aimer.

Quelques mots furent échangés entre lui et Paul, ce dernier faisant preuve d'embarras et de contrariété, pendant que lui-même était préoccupé et indifférent. Ce fut là toute leur entrevue.

Après les funérailles auxquelles les deux frères assistèrent côte à côte, le notaire du village remit à Armand une lettre que madame Ratelle avait ordonné de lui donner lorsqu'elle serait morte, et il ajouta qu'il était prêt à lui lire le testament de la défunte.

Portant la date du matin qui avait précédé l'arrivée d'Armand, la lettre renfermait une écriture tremblante, presqu'illisible, mais témoignait d'une tendre affection, de sympathie pour ses infortunes, et l'engageait à puiser des consolations à la source où elle en avait trouvé elle-même de si abondantes, l'espoir d'une vie future. Elle déclarait qu'à l'exception de quelque s legs charitables et d'un présent à Paul, elle faisait d'Armand son légataire universel; mais prévoyant l'extravagance de Délima et sa propre imprudence dans les affaires d'argent,--ce qui était amplement prouvé par la prodigalité avec laquelle avait été dépensée la forte somme qu'elle leur avait donnée,--et craignant que, si l'héritage était mis à leur disposition sans conditions restrictives il serait promptement dépensé, les laissant encore une fois la proie de la pauvreté, elle manifestait le désir qu'Armand ne reçût que l'intérêt annuel de l'argent qui lui était légué pendant l'espace de sept ans, après lequel il entrerait dans la jouissance complète de son héritage sans être entravé par aucune autre condition.

Lorsque de retour chez lui, notre héros eût raconté à sa femme les détails de la mort de madame Ratelle et les dispositions du testament, Délima eut peine à cacher son désappointement.

--Seulement cent-vingt louis par année pendant sept ans! répétait-elle avec un certain mécontentement; juste un peu plus que la somme avec laquelle nous mourions de faim. Nous avons le temps de mourir tous deux avant l'expiration du terme convenu.