Dans les jours lointains du passé, alors qu'elle s'était montrée si sévère sur la manière déplorable dont Geneviève conduisait son ménage, la pauvre tante Françoise avait été loin de penser qu'un jour viendrait où elle se rappellerait avec douleur ses sourires, son affection et les qualités qui compensaient chez la première femme de son frère l'absence des capacités domestiques. Il lui était inutile cependant de se plaindre, et elle résolut de n'exprimer par aucune parole le chagrin que lui faisait éprouver l'état des choses actuel. Elle passa deux jours avec les jeunes gens, car des affaires la forcèrent de rester à la ville, et pendant ces deux jours elle en vit assez des faits et gestes de Délima, de la félicité domestique d'Armand, pour souhaiter de n'y être jamais venue.

La séparation avec sa nouvelle nièce fut un peu orageuse. Elle lui dit d'un ton calme et sévère combien elle lui trouvait de l'insuffisance dans toutes les qualités qui distinguent une bonne épouse, et finit par lui déclarer que dorénavant ses faveurs et ses cadeaux dépendraient entièrement du degré d'amélioration que se ferait remarquer dans sa conduite.

Comme la jeune femme s'échauffait et commençait à devenir impertinente, la tante Ratelle se tut et laissa la maison.

Rodolphe Belfond venait de temps en temps voir son ancien ami de collège; mais chaque fois la jeune femme, au lieu de laisser son mari seul avec son ami et jouir ensemble d'un entretien amical, leur tenait compagnie, et cela vêtue avec élégance exagérée; par ses conversations insipides et par son affectation plus absurde encore, elle rendait l'entrevue ennuyeuse pour tous deux. D'autres foais, quand elle était sous l'influence de la mauvaise humeur, elle s'efforçait de rendre la situation plus désagréable encore en disputant très fort la nouvelle servante plus endurante que Lizette, en faisant du brout à tort et à travers par la brusquerie avec laquelle elle brossait, époussetait et nettoyait; on eût dit quelle voulait donner l'impression à ses deux victimes qu'elles gênaient dans la maison.

Heureusement que Belfond n'était ni très-timide ni très-sensible; aussi, restait-il impassible au milieu de la tempête et se contentait-il de penser, en contemplant l'attitude irascible de Délima, comme il adoucirait vite et bien cette jolie petite diablesse s'il était à la place de son ami, de la faiblesse duquel il s'étonnait, mais qu'il prenait en profonde commisération tout en la condamnant.

Cependant des inquiétudes plus graves attendaient le jeune ménage. L'argent donné par madame Ratelle avait été dépensé avec une déplorable imprévoyance, comme jamais cette bonne dame n'en avait vue.

La seule connaissance de quelque utilité que possédât Délima était celle des ouvrages à l'aiguille, et elle y excellait; mais bien que les robes, manteaux et tous les petits articles de fantaisie qu'elle aimait tant fussent faits par elle, ainsi que le linge de son mari, ce seul détail d'économie ne pouvait pas suppléer à l'absence absolue de système et de bonne direction qui se faisait aussi vivement ressentir dans les autres départements du ménage.

Lorsque la jeune femme demandait de l'argent, Armand lui en donnait séance tenante sans s'informer de ce qu'elle en voulait faire, sachant bien que s'il hasardait la moindre question à ce sujet il s'en suivrait une altercation; mais quand ces constants assauts sur le capital eurent terriblement diminué leur petite fortune et qu'il eût commencé à parler de la nécessité de pratiquer l'économie, elle ne fit nulle attention à ses remontrances, se disant à elle même pour se rassurer que lorsque la bourse serait vide ils pourraient s'adresser à tante Françoise. Quand ce temps arrive et que Délima, sans consulter son mari, eût écrit privément à madame Ratelle une lettre qui lui faisait une peinture effrayante de leur misère et qui, malgré l'étude et l'attention qu'elle y avait mise, était une merveille de mauvaise grammaire et d'affreuse orthographe, elle ne tarda pas à recevoir une réponse courte, vive et décisive.

Madame Ratelle se contentait de lui dire qu'elle leur avait donné déjà une somme qui administrée avec soin, aurait dû être suffisante pour les mettre à l'abri de la nécessité de demander de longtemps des secours, que madame Durand devait apprendre à être moins extravagante dans ses toilettes et ses dépenses de ménage avant de s'attendre à une Nouvelle aide de sa part. La lettre exprimait aussi la surprise que la jeune madame Durand, qui avait été élevée dans l'habitude de la plus stricte économie, trouvât maintenant si difficile de la pratiquer.

Dans la première explosion de colère provoquée par tant de franchise, Délima montra la lettre à son mari; mais elle était loin de s'attendre à l'amertume avec laquelle il lui reprocha d'avoir fait une telle demande sans el consulter, et le manque d'orgueil et de dignité qui l'avait conduite à demander des secours de cette manière.