Il demeurait toujours près de la sombre fenêtre, observant la tempête du dehors, aussi triste que celle qui régnait dans son coeur meurtri de douleur. Sur l'entrefaite, le hennissement de chevaux, le tintement de clochettes, le bruit de voix joyeuses résonnant dans le silence de la nuit, annoncèrent de nouveaux arrivants à l'auberge. Puis on entendit le piétinement de pieds des voyageurs qui secouaient la neige qui y était collée, et la commande d'un bon souper en même que quelque chose de chaud pour ranimer la circulation de leur sang.

Les voix paraissaient cultivées et étaient en quelque sorte familières à Armand; aussi, au moment où il se demandait dans quelles circonstances il les avait déjà entendues, la porte s'ouvrit et livra passage à Robert Lespérance et à l'un de ses amis. Tous deux furent ravis de plaisir en apercevant Durand qui essaya vainement de tirer en arrière pour les éviter. Ils ne voulurent pas que leur réjouissance turbulente fût vue d'un mauvais oeil; ils demandèrent donc des pipes, de l'eau chaude, du sucre et du rum, et ils le forcèrent gaiement à la table où ils le firent asseoir entre eux. Les verres furent promptement emplis de nouveau, car les nouveaux arrivés étaient de bons vivants et ils insistèrent pour qu'Armand en fît autant. Lespérance lui prépara lui-même son verre qu'il fit plus fort et plus sucré.

--A présent, disait à Armand une voix intérieure, laisse-les; tu en as pris assez, retournes avec ta femme!

Mais il ne put supporter l'idée d'être exposé encore une fois cette nuit à son impitoyable langue; aussi prit-il la résolution de rester là où il se trouvait, mais de ne prendre que le seul verre que Lespérance le forçait si énergiquement et avec tant de persistance à accepter. Cependant, lorsqu'il l'eut bu, un singulier sentiment de gaieté s'empara de tout son être, et il sentit qu'il avait à la portée de sa main un calmant qui pouvait lui faire oublier, du moins pendant quelques heures, ses chagrins et ses désespoirs. Pourquoi n'en profiterait-il pas? Oui, à l'avenir, il en tirerait tout l'avantage possible, et cela d'une manière absolue et sans réserve. Dorénavant rien ne le retiendrait, ni le stigmate qui s'attache à la réputation d'un ivrogne, ni le déshonneur, la pauvreté et la ruine qui accompagnent la victime de l'intempérance. De quel prix la vie était-elle pour lui, pour qu'il prit tant de soin et de souci à la conserver? Elle n'en avait aucun. Oui, à dessein et de propos délibéré, il s'abandonnerait à la terrible tentation qui se présentait si inopinément.

Lespérance et son ami, à la fois surpris et enchantés d'un consentement si facilement obtenu d'un être qui avait toujours été remarquable par le contrôle qu'il avait sur lui-même, chantaient de joyeuses chansons, racontaient de gaies histoires, tut en lui versant rasades sur rasades. Enfin, ils eurent la satisfaction de le voir peu à peu glisser sur le sopha, entièrement enivré. Puis ils se félicitèrent de leur ouvrage et en firent des gorges-chaudes. Il avait toujours été si horriblement précieux et fait le fameux, il avait toujours été si régulier et irréprochable, que c'était un triomphe complet de l'avoir fait tomber du piédestal sur lequel il s'était juché. Combien ils s'amuseraient à conter l'histoire à quelques-uns de leurs camarades de Montréal! A ce beau tableau cependant il y avait une ombre. Armand ne s'était pas montré compagnon de verres très-amusant et jovial: il n'avait pas prononcé un seul mot qui ne pût être dit en état de sobriété. Peut-être qu'une autre fois il serait plus agréable; du moins, ils lui en donneraient la chance. Tout en parlant ainsi, ils mirent le dormeur dans une position plus commode, placèrent des coussins sous sa tête, étendirent sur lui son paletot qui se trouvait sur une chaise près de lui, puis ils laissèrent la chambre.

De bonne heure, le lendemain matin, Armand fut réveillé par la servante qui était entrée pour mettre la chambre en ordre, et, chose singulière, à l'exception d'un léger mal de tête, il ne lui restait aucun symptôme désagréable de sa bombance de la veille. Il passa dans la cuisine, se baigna la tête et le visage dans de l'eau froide, et son mal de tête disparut. Après s'être lissé la chevelure le mieux qu'il pût, il revint dans la salle. Là il comprit tout: les verres vides et d'autres traces de la récente bamboche, le sopha sur lequel il avait passé la nuit; oui, il s'était abandonné librement et entièrement au tentateur! A présent que son pouls était calmé et son front rafraîchi, à présent que sa raison avait repris son empire, était-il fâché et peiné de ce qui était arrivé? Hélas! une expression d'opiniâtreté passa sur sa figure, et son coeur répondit: non! Il se rappela la sensation de réjouissance, de bien-être et d'oubli de sa misère que cette ivresse lui avait procurée, et li résolut d'y avoir souvent recours. Il ne pouvait payer trop cher cette bienheureuse interruption dans la monotonie de sa misérable vie dont il était excessivement fatigué.

Il était assis, les yeux fixés sur le plancher, absorbé dans ces pensées, lorsque la porte s'ouvrit doucement et se referma presqu'aussitôt. Il leva les yeux, et quel ne fut pas son étonnement en apercevant Gertrude de Beauvoir debout devant près de lui. Elle était extrêmement pâle et avait une main appuyée sur la table comme pour s'y soutenir.

--Armand Durand, dit-elle d'une voix basse et saccadée, me serait-il permis de vous parler avec toute la liberté et la franchise d'une amie?

Le jeune homme, trop surpris et agité pour répondre de vive voix, fit un signe de tête affirmatif.

--Alors je vous demanderai, par la mémoire des parents qui vous ont si tendrement aimé, par la considération générale que vous vous êtes acquise jusqu'ici, par le souvenir de notre vieille amitié d'enfance, de promettre solennellement que vous ne céderez plus jamais à la tentation qui vous a si complètement dominé hier soir?