--S'il vous plaît, madame, je ne veux pas avoir dans cette chambre de malade aucun des caprices de vieille femme: ils ont tué plus d'infortunés que la maladie ne l'a jamais fait.
--Tu veux la tuer à ta manière! murmurait-elle à voix basse.
--En l'absence du Dr. Meunier elle défiait encore plus systématiquement ses ordres. Les promenades en plein air étaient toujours remises à un temps lus favorable; le poële était comblé de bois et, plus que cela, elle jetait de côté les toniques et les potions du médecin, sous le prétexte qu'une tasse de bouillon ou un verre de vin chaud ferait plus de bien que ses dégoûtantes médecines.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que madame Martel qui n'avait aucune confiance dans les réparations du médecin, en avait beaucoup dans ses propres tisanes et elle en fournissait avec abondance à la malade. Cependant, ceci n'était connu que d'elle, car elle savait parfaitement bien qu'Armand, quoique paisible sous d'autres rapports, n'aurait jamais toléré une révolte aussi audacieuse contre la Faculté.
Quoique ne connaissant probablement pas seulement la moitié des exploits de madame Martel, le Dr. Meunier avait ouvertement et dans les termes les plus explicites exprimé son opinion sur son compte, terminant une fois ses remarques à notre héros en lui disant:
--Si elle était garde-malade à gages, M. Durand, je la prendrais certainement par les épaules et je la jetterais dehors.
A la suite de ce conseil, Armand voulut savoir l'opinion de sa femme sur la possibilité d'induire leur cousine à abréger sa visite pour le présent, sauf à en faire une plus longue plus tard; mais la simple mention de ce projet jeta Délima dans un accès de pleurs, pendant lequel elle déclara avec vivacité qu'elle était certaine que si madame Martel la laissait maintenant elle ne la reverrait plus jamais.
Le sujet fut donc abandonné et les choses restèrent dans le même état jusque'à ce que l'événement attendu avec tant d'anxiété fût arrivé.
Les tristes pressentiments que la pauvre Délima avait depuis les quelques dernières semaines n'étaient que trop fondés, et le soir du jour qui le vit père, Armand était, pâle et frappé de terreur comme quelqu'un qui est sous l'empire d'un songe terrible, près des restes inanimés de sa femme et de son enfant. Quelques mots d'adieu à son mari, à son enfant, un tendre baiser sur son front encore mouillé par les eaux du baptême et sur lequel commençait à perler les sueurs de la mort, et l'âme de la jeune femme s'était envolée vers l'éternité, presqu'aussitôt suivie par celle du petit innocent.
Rarement des cierges avaient répandu leur pâle lumière sur d'aussi beaux restes de la triste humanité que sur ceux de cette jeune mère et de son enfant. La mort avait accentué les faibles traits de celui-ci san toutefois les contracter, en sorte que ce petit visage délicat avait une ressemblance surprenante avec la douce figure classique auprès de laquelle il reposait.