Dans le cours de la longue nuit que le nouveau veuf passa auprès de ce lit paisible et silencieux,--il avait refusé d'une manière brève et presque sévère toutes les offres qu'on lui avait faites de lui servir de compagnon dans ces dernières et tristes veillées,--il s'assujettit à un stricte et âpre examen intérieur. Il sentit qu'il n'avait jamais aimé celle qu'il avait juré solennellement à l'autel d'aimer, mais il lui était resté fidèle et il l'avait chérie en maladie comme en santé; il avait peut-être supporté plus patiemment ses défauts et ses faiblesses que si elle eût occupé les plus profonds replis de son coeur. Ah! sa conscience était plus calme à présent qu'il avait souffert et tout supporté avec patience au lieu de se venger, même lorsqu'il aurait eu des raisons de le faire. Il pouvait donc envisager tristement cette belle figure, sans lire des reproches sur ses traits de marbre et sans se torturer par de vains regrets de ne pouvoir expier un passé qui n'était plus à sa portée.

Du moment qu'Armand perdit sa femme, il s'opéra un remarquable changement chez madame Martel. Les manières demi familières, demi agressives qui avaient caractérisé cette femme depuis qu'il était entré dans sa famille, avaient entièrement disparu pour faire place à la politesse qu'elle lui témoignait lorsqu'il s'était mis en pension chez elle.

Lorsqu'elle eût vu déposer la pauvre Délima dans le paisible cimetière Saint-Louis, elle fit, avec émotion, ses adieux au jeune veuf, sentant bien en elle-même que de ce jour toutes relations entr'eux étaient rompues.

Elle ne se trompait pas.


XIX

Lorsque les premiers jours de son deuil furent écoulés, notre héros reprit ses études légales et s'y livra coeur et âme. L'état solitaire dans lequel il vivait contribua pour une bonne part à son avancement. M. Duchesne ne fut pas longtemps sans acquérir la certitude que le jeune homme qui lui avait été si chaleureusement recommandé par son cousin Belfond, était de ceux qui sont destinés à arriver de bonne heure au pinacle du succès que tant d'autres n'atteignent jamais. En écrivant à Rodolphe, il lui avait donné sur Armand les rapports les plus flatteurs et lui disait que rarement il avait vu de plus grands talents unis à autant d'énergique fermeté et à autant de probité dans le caractère.

Le lecteur ne sera donc pas surpris d'apprendre, qu'après avoir subi le plus heureux et le plus brillant des examens, Durand reçut de M. Duchesne la proposition d'une part dans sa vaste pratique. L'offre fut vite acceptée avec reconnaissance, et Armand se trouva dans une position particulièrement bonne pour un homme de son âge, qui avait lutté pendant quelque temps avec d'aussi grands désavantages.

Cette chose si subtile qu'on appelle le temps s'écoula, et de bienveillants sourires furent encore prodigués au jeune, habile et élégant avocat, et les invitations lui vinrent de tous côtés; mais jamais on ne le vit dans les gaies réunions du monde à la mode. Cependant, il vint un temps où il fut obligé, du moins une fois, de se départir de son habitude: ce fut à l'occasion du mariage des son ami Belfond.

Celui-ci, malgré ses fréquentes et vigoureuses tirades contre le mariage et le beau sexe, s'était tout-à-coup décidé, après une connaissance de trois semaines et une cour de huit jours, de conduire à l'autel une fillette de seize ans, toute fraîche sortie de son costume bleu,--couleur alors portée par les élèves du Couvent de la Congrégation Notre-Dame,--et qui, pour contrebalancer son extrême jeunesse, possédait une jolie figure et des manières tout-à-fait gentilles et aimables. Le commérage de Québec avait décidé que la jeune personne qu'il avait choisie était Gertrude de Beauvoir, et Durand s'était senti mécontent de lui-même par l'étrange et sourde douleur ainsi que par le sentiment de tristesse que cette nouvelle lui occasionna.