Un matin, Belfond entra dans ses confortables chambres. Armand essaya inutilement de rendre cordial l'air de préoccupation qu'il avait en l'apercevant. Son ami l'informa, avec un air souriant mais un peu embarrassé, qu'il était venu pour lui donner une chance de lui souhaiter de la joie. Alors notre héros fit de son mieux contre fortune bon coeur, accepta la proposition avec la meilleure grâce du monde et il ajouta, peut-être d'un ton un peu mordant, que lui et sa fiancée se connaissaient depuis assez longtemps pour avoir réciproquement une idée raisonnable de leurs goûts et de leurs sympathies.
--Allons, s'écria Belfond, pas de persiflages, Armand! Si un autre que toi m'eût dit cela, au lieu de l'inviter à mes noces, je l'aurais culbuté d'un coup. La petite Louise et moi nous n'en serons que plus heureux, après notre mariage, d'avoir pour occupation d'étudier les qualités de l'un et de l'autre, car, tout naturellement, nous essaierons de rester aveugles sur nos défauts.
--Louise! dit Armand tout dérouté.
--Oui, Louise d'Aulnay; mais tu n'as pas besoin d'ouvrir de si grands yeux tu ne la connais pas: elle n'est sortie du couvent que l'été dernier.
--Ah! reprit Armand se sentant soulagé d'un poids immense, je pensais que c'était mademoiselle de Beauvoir.
--Non, il n'y a pas de danger! Je t'ai dit, il y a déjà des années, qu'elle n'était pas de mon goût et que, probablement, je n'étais pas du sien, et en vérité d'aucune autre; mais qu'importe? elle a refusé des partis à droite et à gauche, et quelques-uns meilleurs que ceux auxquels elle aurait droit de s'attendre; mais une chose pour laquelle je la respecterai et la révérerai toujours, c'est parce qu'elle a directement rejeté ce suffisant freluquet de de Montenay. Je suppose que sa vocation, comme ma petite Louise appellerait cela, est de rester vieille fille. Peut-être que la circonstance qu'elle vient ici pour servir de fille d'honneur à Louise a donné naissance au bruit courant de mon mariage avec elle. Les deux familles sont dans les meilleurs termes d'amitié, se faisant souvent des visites et se rendant des politesses. Mais quelle différence il y a entre les deux! Ah! Gertrude est trop spirituelle et trop fière pour un pauvre diable comme moi. Elle te conviendrait mieux.
Heureusement que, pendant qu'il parlait ainsi, Belfond était occupé selon une vieille habitude à frapper du bout du pied le pied de la table sculptée en patte de lion, en sorte qu'il ne s'aperçut pas de la vive rougeur que ces dernières paroles avaient fait monter à la figure de son ami.
--Et maintenant, Armand, continua-t-il, aimerais-tu à être garçon d'honneur?
--Pas du tout, mon cher ami, répondit-il à la hâte: tu sais l'aversion que j'ai pour ces sortes de cérémonies. Je désire rester dans ma coquille comme un limaçon.
--C'est ce que je pensais; aussi, j'ai promis conditionnellement à Arthur d'Aulnay, mon futur beau-frère, que si tu n'acceptais pas je le choisirais. Il brûle d'être garçon d'honneur, car il est profondément frappé de mademoiselle de Beauvoir et, comme il n'a que dix-huit ans, tu peux imaginer les chances qu'il court. Maintenant il faut que je parte, car j'ai à choisir une garniture de perles pour ma perle incomparable; mais avant de nous séparer, Armand, un mot d'avis pour toi. Comme tu sais apprécier mon amitié, n'essaies jamais de me faire endêver sur ce que je ne connais Louise d'Aulnay que depuis peu de temps ou de donner à entendre, comme l'a fait ce matin un camarade que je me propose de ne plus regarder, que si j'avais retardé une semaine j'aurais probablement changé d'idée comme je l'ai fait si souvent. Allons, au revoir! ne manques pas d'être prêt de bonne heure le matin de l'heureux jour.