Ce fut avec des sentiments bien divers qu'Armand endossa l'habit irréprochable avec lequel il devait assister à cette fête nuptiale; puis il tressaillit à l'idée de se rencontrer prochainement avec la seule femme qui avait, il le savait maintenant, que qui était encore son unique amour, la femme dont le généreux courage l'avait sauvé lui-même de la ruine et qui lui avait tendu une main secourable lorsque tout le monde, à une exception, l'avait abandonné.

Les d'Aulnay étaient une des premières et des plus riches familles de Québec, en sorte que tout fut fait avec éclat et splendeur. La fiancée paraissait comme un perce-neige et son aristocratique fille d'honneur comme une magnifique fleur de lys, grande, blanche, superbe et noble.

Pendant la cérémonie les yeux d'Armand la suivirent avec un singulier renouvellement du culte de son enfance et avec l'ardente admiration qu'elle lui avait inspirée pendant leur première entrevue à la fête d'été chez M. de Courval; mais à la fin de la cérémonie, lorsque leurs regards se rencontrèrent et qu'ils échangèrent un petit salut, il pensa tristement qu'elle n'était pas maintenant plus près de lui qu'elle ne l'avait été au timide jeune homme de campagne.

Les convives se trouvèrent bientôt assis autour d'une table somptueusement servie, et ce fut alors qu'il arriva à Armand un des contre-temps désagréables dont il avait été jusque-là protégé par sa vie retirée. Depuis le mémorable matin que Gertrude, semblable è un ange de lumière, lui était apparue à la petite auberge et lui avait arraché cette promesse qui avait été son salut, il s'y était montré scrupuleusement et religieusement fidèle; même lorsque madame Martel, en lui annonçant qu'il était père lui avait présenté un verre plein jusqu'au bord, l'invitant à boire à la santé de la mère et de l'enfant, il s'était bravement exposé à l'indignation de la bonne femme en refusant avec fermeté la coupe qu'elle lui offrait, ce qui lui faisait faire, plus tard la remarque qu'elle s'attendait bien à la triste catastrophe qui était survenue peu de temps après une circonstance si inouïe.

On proposa une santé en l'honneur des jeunes mariés et les verres furent emplis de champagne. Machinalement notre héros leva le sien à la hauteur de ses lèvres, espérant par là échapper à la remarque et aux imputations d'affectation qu'on ne manquerait pas de lui faire. En effet, il fut désappointé dans son attente car deux ou trois personnes, qui l'avaient observé, lui en firent le reproche. La tempérance totale était peut-être plus rare dans ce temps-là qu'aujourd'hui, et il reçut une avalanche de railleuses désapprobations, jointes à une certaine dose de ce que Belfond appelait des scies.

--Est-ce que M. Durand, comme les chevaliers d'autrefois à la veille de mettre leurs éperons pour la première fois, aurait fait voeu de s'abstenir du jus de la vigne? demanda ironiquement de Montenay.

--Je suis lié par une promesse! répliqua notre héros avec froideur, tout en observant la courtoisie.

--Bien, il me semble qu'une circonstance aussi heureuse que la présente devrait, comme un jubilé, exempter de tous voeux onéreux ou mal fondé. Qu'en pense la charmante fille d'honneur!

--Je pense qu'une promesse faite doit être accomplie! répondit-elle d'une manière brève.

Sur ces entrefaites, une autre santé fut proposée et accueillie, et on laissa tranquilles Armand et son verre plein.