Après que les convives furent revenus au salon, il se trouvait debout devant un beau tableau représentant une des belles dames de la cour de France, et il pensait comme son front calme et fier, ses yeux brillants ressemblaient à ceux de mademoiselle de Beauvoir, lorsqu'il entendit tout-à-coup derrière lui le frôlement d'une robe de soie; et se retournant, il aperçut mademoiselle de Beauvoir qui se rendait à l'autre bout de l'appartement. Ils échangèrent quelques mots d'étonnement sur ce qu'ils ne s'étaient vus depuis très longtemps, Armand fit allusion à la vie retirée qu'il avait menée depuis quelque temps, puis il s'établit une pause qui fut rompue par Gertrude.
--J'ai été bien contente ce matin, dit-elle, en voyant comme vous avez fidèlement tenu votre promesse.
--Est-ce que je pouvais faire autrement lorsque vous aviez daigné me la demander? Ah! j'espère que je la garderai ainsi que le précieux talisman que vous m'avez alors donné, comme je vous l'ai déjà dit, jusqu'à la mort!
Et il porta à ses lèvres le rubis dont elle lui avait fait cadeau.
--Songez, mademoiselle de Beauvoir, continua-t-il, songez de quoi vous m'avez sauvé, à tout ce que je vous dois, et dites-moi si vous devez vous étonner de l'ardente et éternelle gratitude que je ressens pour vous?
Ah! Armand, cette voix passionnée, ce regard intense, cette émotion et ces manières trahissaient, à son insu, un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance.
Une rougeur soudaine monta à la figure de Gertrude, et elle baissa ses yeux.
--M. Durand, dit-elle, vous attachez véritablement trop d'importance à une bagatelle, et la fidélité que vous avez mise à observer votre promesse me récompense amplement de ce qu'il m'en a coûté pour vous la demander... Mais vous ne vous êtes pas encore informé de votre vieil ami, M. de Courval? ajouta-t-elle voulant donner le change à la conversation qui commençait à devenir embarrassante. N'avez-vous pa su qu'il a été très malade?
--Je suis vraiment fâché de l'apprendre, dit Armand en lui présentant une chaise que sa compagne accepta de suite, contente de prolonger cette conversation qui avait revêtu un caractère strictement général.
Elle apprit à Durand que M. de Courval avait eu plusieurs attaques de rhumatisme aigu, que de fait il était devenu un martyr de cette maladie, et que, quoiqu'il fût mieux dans le moment, madame de Beauvoir avait été obligée de rester à la maison pour le soigner; puis l'entretien roula sur leur première rencontre au Manoir d'Alonville lorsqu'ils n'étaient qu'enfants, et combien même alors elle l'avait aidé et encouragé. Entre ce lointain souvenir et leur rencontre, dans la petite auberge, qui avait exercé une si heureuse influence sur la carrière subséquente du jeune homme, la transition fut facile. Le sujet était, selon toute apparence, plein d'intérêt pour les deux, et quel que fût le charme qui l'animât, bien que son secret et sincère amour pour son amie fût sans espérance et malgré l'indifférence polie qu'elle lui avait toujours manifestée, Durand se trouva, presque sans s'en apercevoir, à lui dévoiler le secret de son coeur, secret qu'il avait si longtemps gardé. Parée de sa robe et de son voile de fille d'honneur, au milieu des joyeuses causeries études rires bruyants des convives qui résonnaient dans ses oreilles, Gertrude de Beauvoir accepta les voeux de celui pour qui sa préférence datait presque d'aussi loin que la sienne pour elle.