On devine qu'en apprenant l'engagement que sa fille avait fait, madame de Beauvoir la railla et que les pointes d'épigrammes ne lui firent pas défaut; mais, heureusement son opposition ne fut ni forte ni de longue durée. Sans doute Durand n'était pas un seigneur non plus qu'un riche et indépendant citoyen comme de Montenay ou Belfond mais il était l'associé d'un vieil avocat bien connu; après quelque temps il deviendrait possesseur de la fortune de madame Ratelle, et son frère Paul, qui n'était pas marié et qui, d'après le bruit courant, buvant beaucoup, se ferait probablement bientôt mourir et le constituerait son héritier.

--Eh! bien, oui, se dit-elle, j'y donne mon consentement, car il vaut mieux que Gertrude se marie avec lui que de rester vieille fille, comme je l'en ai souvent menacée.

Quant à M. de Courval, il fut très-satisfait de ce mariage et pendant une sévère attaque rhumatismale, il fit à la fiancée présent d'une dot raisonnable et d'un riche trousseau.

Armand avait beaucoup de choses à dire à sa fiancée, notamment la réception du mystérieux billet qui l'avait appelé auprès du lit de mort de son père, billet que Gertrude avoua avec confusion avoir écrit elle-même; ensuite la trahison de son frère Paul, les machinations mises en oeuvre par madame Martel, les vicissitudes et les agitations de son malencontreux mariage, la mort paisible de sa femme et depuis lors sa vie tranquille et monotone. Gertrude l'écoutait avec sympathie, et plus d'une fois, pendant qu'il poursuivait son récit, il s'aperçut que ses yeux qu'il avait cru si orgueilleux, si indifférents, s'assombrissaient d'une tristesse qui donnait à penser.

--Dans tout ce que vous venez de me dire, Armand, il y a une seule chose que je désirerais qui fût autrement, une chose que je vous demanderai de rétracter. Par considération pour moi, voulez-vous pardonner à votre frère Paul, sans restriction et complètement?

Une ombre passa sur le front du jeune homme.

--Gertrude, dit-il enfin, je ne lui ai jamais causé de dommages et je n'ai pas non plus l'intention de lui en faire pour tout le mal qu'il m'a causé: certainement que ce doit être assez.

--Non; les concessions que vous avez faites l'ont été en considération de madame Ratelle: il vous faut maintenant faire quelque chose pour moi. Ecoutez, Armand: que votre pardon, libre et sans condition soit mon cadeau de noces; je l'estimerai et l'apprécierai infiniment plus que le plus pur diamant et la plus rare des perles! Les souverains signalent ordinairement l'inauguration de leur règne par un acte d'amnistie; signalons par une semblable preuve de clémence, le commencement de notre bonheur qui, je l'espère, durera toujours.

Elle disait cela d'un ton badin, mais ses yeux étaient singulièrement suppliants, et Armand sentit toute l'impossibilité qu'il y aurait pour lui de ne jamais leur rien refuser.

--Comment, dit-il, puis-je ne pas accorder ce que vous me demandez? Oui, même mon orgueil vindicatif, la longue animosité que j'ai caressée, quoique passivement, contre le frère qui m'a volé mon droit d'aînesse et l'amour de mon père, doivent céder à votre influence. Ah! Gertrude, une plus grande preuve de votre pouvoir sans bornes et de mon profond dévouement en se pouvait donner!