La noce fut simple, et c'était, suivant madame de Beauvoir, ce qu'il y avait de mieux à faire, à cause des antécédents du prétendu. Gertrude, dont tous les désirs et les aspirations tendaient à la tanquillité et à l'absence complète de tout éclat, dédaigna avec magnanimité de ressentir cette observation.
Paul, quoiqu'il eût été poliment invité, envoya une excuse, alléguant qu'il était malade. Sa conscience lui faisait probablement trop sentir sa culpabilité envers son frère, pour qu'il désirât se rencontrer avec lui en une telle circonstance. Cependant, il envoya à la mariée le plus superbe garniture de joyaux qu'il put se procurer à prix d'argent et, plus tard, il trouva le courage de faire une courte visite aux nouveaux mariés, événement que toutefois, ne se renouvela pas souvent. Il ne fit jamais entrer dans la maison paternelle d'Alonville une femme qui fût La sienne, afin de chasser la misanthropie qui régnait dans son intérieur.
De Montenay ne se maria jamais. Il continua à fréquenter les salles de bal et à suivre les pas de chaque nouvelle débutante pourvu qu'elle fût jolie, jusqu'à ce que ses cheveux souples et lustrés devinssent gris, calamité à laquelle il porta remède au moyen de quelque inestimable teinture, et jusqu'à ce que ses dents blanches et régulières dont il était si fier eussent été remplacées par un ratelier artificiel. Il mena cette vie jusqu'à ce que l'âge et les infirmités ne lui laissèrent d'autre alternative que celle de l'abandonner; il devint alors le plus méchant et le plus tyrannique des vieux garçons, faisant consister son principal amusement à se moquer du mariage en général et du bonheur domestique de ses amis et connaissances en particulier.
Cependant, sa vindicative éloquence ne put jamais amener de nuages sur le soleil qui dorait la demeure d'Armand et de sa femme. Sans doute, ils furent quelques fois visités par le trouble et la maladie: c'est le sort de tous les descendants d'Adam; mais ils trouvèrent dans leur mutuelle affection d'amples consolations à leurs chagrins passagers.
Une brillante destinée attendait notre héros.
Il se distingua sur l'arène politique de son pays, dans laquelle il entra peu de temps après son mariage, autant par son inflexible intégrité que par ses rares talents. Durant le cours de sa carrière il fut bien soutenu par la noble jeune femme qui partageait ses pensées, ses espérances, ses projets, comme elle partageait la destinée de sa vie, et dans les heures de sombre découragement auxquelles échappent rarement les vrais enfants de leur pays, elle lui donnait des paroles d'espérance, l'encourageait, l'animant au succès en lui disant:
--En avant!
Jamais il ne fut tenté, par les honneurs et les émoluments de sacrifier un seul principe, un seul point de justice, et le plus précieux héritage qu'Armand Durand laissa à ses enfants,--héritage bien supérieur à l'ample fortune et à la position sociale qu'il s'était acquise,--fut le souvenir de son sincère et honnête patriotisme, de sa parfaite intégrité.