L'ennemi le plus acharné qu'aurait jamais en Paul Durand, eût senti tous ses désirs de vengeance pleinement satisfaits s'il eût pu jeter un coup d'oeil dans cette chambre silencieuse et au fond du coeur de celui qui l'occupait, alors qu'il était assis, noyé dans la solitude de son anéantissement. Sa tête brûlante s'inclinait jusque sur ses bras croisés, sans qu'il prit garde à l'ombre du crépuscule qui se faisait plus épaisse, et sans se soucier de son jeûne de toute la journée qu'il n'avait légèrement rompu qu'une fois dans l'heureuse anticipation de partager avec elle, chez lui, le doux repas du soir.

Peu à peu sa première violence fit place à des pensées moins amères et à des sentiments plus humains. Eh! quoi si Geneviève avait erré seulement par inexpérience et faute de réflexion! elle n'était coupable, après tout, que d'avoir simplement permis les visites de de Chevandier, sans les rechercher ni les encourager.

Oui, mais le mal n'en était pas moindre, car il avait, dans sa colère, prononcé des paroles que peu de femmes pourraient aisément oublier ou pardonner; il sentait s'élever au dedans de lui un certain esprit d'opiniâtreté bourrue qui l'empêcherait de faire rien qui ressemblât à des avances, quand même il serait convaincu qu'il l'avait accusée injustement.

Il prévoyait tout: l'éloignement qui allait surgir comme une muraille entr'eux, éloignement que le temps ne ferait que rendre plus profond. Et ils avaient été si heureux ensemble! Il avait connu tant de bonheur parfait dans sa maison depuis qu'elle y était entrée! elle s'était enlacée si étroitement autour de tout son être! Alors, dans la violence de son désespoir, il se mit à pousser des soupirs comme des sanglots.

Le bruit que fait un pas léger traversa sur le plancher; et levant les yeux, il aperçut Geneviève auprès de lui. Elle déposa sur la table la lumière qu'elle portait; même dans le trouble de ce moment, il remarque sa pâleur mortelle, et les cercles livides que les larmes et la souffrance morale avaient déjà laissées autour de ses yeux si doux. Tout-à-coup la conviction lui vint qu'elle était innocente de toute faute volontaire, et avec cette pensée une crainte terrible traversa son esprit, la crainte qu'elle fût venue lui dire qu'elle le laissait, qu'il l'avait insultée, outragée au-delà des limites laissées au pardon. C'étaient justement des femmes douces et paisibles comme elle qui en agissaient ainsi. Et il savait, il sentait que le démon de l'orgueil opiniâtre qui était au-dedans de lui, le tiendrait muet; et que même, dût son coeur se briser, il ne ferait aucun signe et la laisserait partir.

D'une voix douce, elle lui adressa ces paroles:

--Paul, je suis peinée, vraiment peinée, de t'avoir fâché de la sorte. Si j'avais su que tu eusses désapprouvé les visites du capitaine de Chevandier, j'aurais refusé de les recevoir, au risque d'insulter sans provocation un ami de M. de Courval. Écoutes-moi, maintenant, jurer devant Dieu, aussi solennellement que si j'étais sur mon lit de mort,--et elle s'agenouilla à côté de lui, levant avec respect ses yeux purs et pleins d'affection, brillants de tout l'éclat de la vérité,--je jure que je suis innocente d'une seule pensée ou d'une seule parole qui ait pu t'offenser en quelque façon. Bien sûr, tu me pardonneras de t'avoir déplu sans le vouloir?

Transporté à ces mots, Paul l'enleva dans ses bras et la pressa contre son coeur avec passion, ou plutôt avec une énergie convulsive; et la tenant ainsi, il jura dans la profondeur de son âme que jamais de nouveau il ne l'affligerait, ne la contredirait, ni ne douterait de sa fidélité. Cet amour de femme, plus puissant que la colère, le raisonnement ou l'orgueil, avait détruit en un instant l'abîme que la passion et le soupçon avaient creusé entr'eux.

--Ma femme! ma bien chère femme! murmurait-il en même temps que des larmes que sa droite nature d'honnête homme ne rougissait plus de laisser couler, tombaient rapides et abondantes sur la tête soyeuse appuyée contre sa poitrine. Dieu soit béni, de ce que la paix soit revenue! puisse cette première querelle entre nous être la dernière!

Ce fut la dernière en effet; et dans la suite, nul regard de doute ou de colère, ni d'un côté ni de l'autre, ne vint assombrir le cours de leur vie commune.