Le jour suivant, quand le capitaine de Chevandier vint, on lui répondit que madame Durand était trop occupée pour le recevoir. Quand il renouvela ses visites, qu'il eut toujours grand soin d'entreprendre au moment où il savait Durand absent de chez lui, alors qu'il l'avait vu s'éloigner en arrière de sa ferme, il se flattait sans doute d'obtenir une réponse plus favorable; mais elle était toujours la même, jointe à la mortification d'apercevoir Geneviève à l'une de se fenêtres, engagée dans l'importante fonction de soigner ses plantes et ses fleurs.

Il retournait alors sur ses pas en grommelant un juron.

Le lendemain il disait adieu à Alonville pour n'y plus jamais revenir.

Après cela, tout alla tranquillement dans le ménage de Durand. Mais bien qu'une paix parfaite et une inaltérable affection mutuelle y régnassent, il n'y avait pas de changement perceptible dans l'économie domestique de la maison. Toutefois, l'honnête Paul était profondément satisfait et heureux; après tout, c'était bien là le point principal. Le commérage calomnieux répandu par le vieux Dupuis s'éteignit bientôt, faute d'un nouvel aliment. Et Geneviève continua de jouir, avec le même entrain, de l'éclat des jours de soleil, des oiseaux et des fleurs, faisant taire de temps en temps ses goûts par un effort désespéré pour se mettre au soins du ménage.

Bientôt après arriva un gage de la sollicitude pleine d'attentions de madame Chartrand, sous la forme d'un immense paquet, accompagné d'un billet dans lequel cette dame écrivait que, prévoyant le cas où Paul aurait besoin bientôt de nouvelles chemises, elle prenait la liberté de lui en envoyer une douzaine toutes taillées sur un patron de celles qu'elle avait en sa possession: ajoutant que leur confection ne serait qu'un amusement pour sa belle-soeur.

Sans doute, la jeune femme entreprit volontiers la tâche; et quand Paul laissa la maison le matin pour se rendre aux champs, il emporta avec lui l'aimable idée de sa gentille Geneviève, assise à sa petite table, armée d'un dé délicat et d'une paire de ciseaux, ayant devant elle une pile de toile et de coton blanc comme la neige. Mais, hélas! le manque d'habileté plutôt que de bon vouloir, vint frustrer les bonnes intentions de Geneviève. Elle se trouble et se perdit au milieu des goussets, des bandes et des morceaux; et enfin, perdant coeur et courage, elle déposa sa couture sans espoir de réussir jamais. Elle la laissa ainsi et la reprit deux fois, trois fois, durant le cours de cette journée, pour arriver toujours au même résultat.

Pendant qu'elle était assise, ses deux mains reposant négligemment sur ses genoux, tout entière à cette pensée qu'elle échangerait bien volontiers le peu de talents qu'elle avait en broderie pour l'art de mettre en ordre le chaos de bandes blanches qu'elle voyait devant elle, Paul rentra, accablé par la chaleur et la fatigue de son travail sous un soleil brûlant.

Elle saisit vivement, comme par instinct, cette couture qui avait fait si peu de progrès depuis le matin, et jeta la vue sur son mari. Il venait de s'asseoir, et essuyait les larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front en feu. Il y avait contraste entre sa fatigue jointe à la chaleur qui l'écrasait et le repos dans lequel elle était au milieu de cette chambre sombre et respirant le frais; et cependant, ainsi entourée de ses aises combien elle se sentait abattue, nonchalante, malheureuse!

--Eh! bien, petite femme, comment va la couture? demanda-t-il avec bonté.

Elle la rejeta de nouveau, et fondant en larmes, elle se mit à sangloter.