--A quoi sert, dit-elle, de feindre plus longtemps? Je n'y entends rien. Paul, Paul, tu as une femme inutile, indigne!

Repoussant l'ouvrage, Paul attira sa femme à lui avec tendresse, en murmurant:

--Le ciel m'est témoin, Geneviève, que tu me rends le séjour de ma maison agréable et heureux. Que peut faire de plus une femme? Ne vas pas te tracasser l'esprit à propos de semblables bagatelles. Ta douceur et ta patience te rendent plus chère à ton mari que si tu étais la meilleure cuisinière et la couturière la plus entendue de la paroisse! Attaches tout cela dans un paquet, et ce soir, nous irons en voiture chez la veuve Lapointe, et nous le lui laisserons. Ce sera une charité que de lui faire gagner quelques sous, et la promenade va te rendre aussi gaie qu'une linotte.

Ils partirent bientôt; et malgré que les commères s'émerveillassent de l'infatuation de Paul à l'égard de sa femme et du profond aveuglement qui l'empêchait de s'apercevoir du peu de services qu'elle lui rendait et de sa parfaite inutilité dans la gouverne de sa maison, elle alla son chemin, plus chérie et plus choyée que jamais.

Un an ne s'était pas écoulé depuis cette époque que la coupe du bonheur de Paul fut remplie jusqu'aux bords par la naissance d'un fils.

Aucun noble portant des titres glorieux et soupirant après un héritier qui portera son nom honoré depuis des siècles, aucun millionnaire désireux d'avoir un fils pour lui transmettre ses immenses richesses, ne se réjouissent plus de la naissance d'un garçon que l'humble paysan Canadien, soit que lui aussi aime à voir son nom obscur mais honnête conservé dans l'avenir, soit qu'il sache que le bras vigoureux d'un fils lui portera assistance dans les travaux des champs, alors que le grand âge rendra ce secours presque indispensable.

Mais, hélas! la joie de Paul, comme tous les rayons du soleil sur cette terre, fut de courte durée; car la santé de Geneviève, toujours frêle et délicate, ne se remit jamais après la naissance de son enfant. Elle devint plus faible de jour en jour; en dépit de l'affection et de la tendresse pleine de sollicitude dont l'entourait Paul, en dépit même des liens de son amour sans bornes pour son mari et son enfant qui la tenaient étroitement attachée à l'un et à l'autre, l'heure du départ arriva; et patiente, résignée, elle exhala doucement la vie entre les bras puissants de son mari qui lui avaient ouvert un asile si sûr et si doux depuis qu'elle avait connu leur protection.

Ah! Paul Durand, alors que vous étiez assis seul et le coeur brisé dans votre chambre, sans que nul autre bruit que le tic-tac monotone de l'horloge du coin ne vint en rompre le silence mystérieux, et que, regardant en arrière, vous vous rappeliez la fatigue et la langueur qu'elle apportait de temps à autre dans ses démarches, et ces teintes rosées qui montaient à ses joues et s'en effaçaient tour à tour sitôt qu'elle entreprenait un effort léger; vous deviniez le secret de ce manque d'énergie dont l'avaient blâmée si souvent les langues des fainéants; et vous remerciez Dieu du fond du coeur de ce que jamais vous ne lui aviez adressé aucun reproche ni aucun mot de raillerie à ce sujet, de ce que jamais vous ne l'aviez poussée à des exercices et à des efforts qui eussent dépassé ses forces.

Peut-être cette pensée était-elle la plus grande consolation de Durand, aussi bien que les caresses dont il entourait son enfant, doué de toute la délicatesse des traits de sa mère, et partageant peut-être, cela était à craindre sa faiblesse de constitution.

Maintenant, dans son isolement, Paul eût désiré volontiers la compagnie de sa soeur; mais cette dame très-digne, fatiguées de ses habits de deuil, avait déjà consenti à les échanger contre des vêtements de noces, et elle devait épouser dans quelques mois un respectable notaire quelque peu avancé en âge, mais ayant une bonne clientèle et un caractère pacifique: deux points sur lesquels madame Chartrand avait pris grand soin de se rassurer avant de donner aucune réponse affirmative.