Durand et sa soeur les traitaient avec une parfaite égalité, et si parfois Paul se sentait ému à la forte ressemblance qui existait entre son fils aîné et sa jeune et jolie mère, comme son coeur s'était autrefois épris pour sa première femme adorée, il ne laissa jamais percer aucun sentiment de préférence.
VI
Paul Durand, toujours industrieux et prospère, était devenu un homme riche. Il possédait des fermes et des terres dans plus d'une localité, et il lui paraissait nécessaire pour l'éducation de ses garçons de les envoyer au collège. Il n'était pas avare, et pouvait-il faire mieux que de dépenser pour eux les sommes considérables qui s'étaient accumulées dans son coffre-fort malgré ses nombreuses dépenses?
Il mit donc les deux garçons au collège; ils y entrèrent remarquablement bien vêtus, eu égard aux goûts simples du temps, mais aujourd'hui il est probable que la jeunesse actuelle se révolterait de dédain à la vue d'habillements semblables.
Pour son âge, Armand était grand et fluet; pour le sien, Paul était très-développé en grandeur et en force. Pendant quelques années les deux garçons avaient été confiés aux soins efficaces du maître d'école du village, du moins il les avait de bonne foie et de son mieux fait partir dans le chemin épineux de l'instruction.
Ce fut dans le mois de septembre, après les vacances d'été, et le jour même de l'ouverture des classes, qu'ils passèrent le portail du vieux Collège de Montréal [2]. Durand Les accompagna, et après une courte conversation avec le Directeur de l'institution, le père et les fils se trouvèrent seuls dans le parloir.
Note 2:[ (retour) ] Cet établissement a été depuis loué au Gouvernement Impérial, comme casernes, par les Messieurs du Séminaire.
Paul promena ses regards tout autour de lui, depuis le plafond bas tout noirci par le temps jusqu'aux fenêtres à petits carreaux, veuves de rideaux. Armand avait les yeux attentivement fixés sur son père qui, au moment de se séparer, leur donnait des conseils et des encouragements. Enfin, on se distribua les dernières poignées de main, et au moment où Durand sortait du parloir le portier entrait: c'était un individu tout-à-fait insociable, sans avoir cependant un mauvais naturel. Au regard renfrogné et curieux de cet homme, Paul répondit par un regard de défi, et murmura à son frère:
--Je hais déjà ce portier-là, autant que du poison!