Mais le coeur de l'homme est difficile à contenter. Que de fois Paul, au milieu de la satisfaction, de la propreté et de la prospérité qui l'entouraient, se reporta avec envie et le coeur brisé par la douleur au temps de bouleversement que l'amour et la société de la femme bien-aimée qu'il avait perdue si jeune avait converti en un temps de bonheur!

Il reconnaissait cependant le vrai mérite, les rares et excellentes qualités de la seconde madame Durand, et elle, ne lisant jamais dans les replis de son coeur, s'assura qu'il était un des meilleurs et des plus dévoués maris. Elle aima de suite le petit Armand de toute la force de son âme, et quoique, naturellement, elle ne fît jamais voir ses sentiments intimes, elle le caressa et le choya avec tout le dévouement dont une bonne mère est capable.

Le temps arriva où elle eut un second enfant à dorloter; mais lorsqu'elle eut rendu Durand père d'un gros et robuste garçon, elle ne fit pas de distinction entre les enfants, et le petit Paul, n'eut pas de plus que son frère Armand une parcelle de son affection et de ses soins vigilants.

Tout naturellement cette naissance fut un puissant trait-d'union entre le mar et la femme, et il commençait à ressentir pour elle plus d'intérêt, un désir plus inquiet pour sa santé et pour son bonheur qu'il n'en avait éprouvé jusque-là, lorsque l'inexorable mort vint de nouveau et lui enleva sa seconde femme, juste au moment où il commençait à se sentir sincèrement attaché à elle. Une fièvre maligne qu'elle contracta dans la froide et pluvieuse saison d'automne suffit pour briser cette active et forte constitution pleine de santé et d'énergie, et le corps de la deuxième femme fut déposé auprès de celui de la première, deux courtes années après qu'elle l'eût remplacée comme épouse.

Le jour de l'enterrement, pendant que Paul était assis avec ses habits de deuil et qu'il pensait qu'il était à présent chargé du fardeau de deux enfants sans appui au lieu d'un, tandis que lui, il était plus seul que jamais, il prit en lui-même la résolution de ne plus se hasarder dans le mariage, mais quelque chose qu'il arrivât, d'essayer à combattre seul et sans compagne les combats de la vie.

Cependant, la destinée lui tenait une compensation en réserve.

Quelques mois plus tard Henri Ratelle, le mari de sa soeur, paya la dette de la nature, tendrement soigné jusqu'au dernier jour par sa femme. La nouvelle veuve écrivit laconiquement à son frère «Paul, me veux-tu?» à quoi il répliqua brièvement «Oui, sans délai,» et elle vint.

--Vois-tu, frère, lui dit-elle en arrivant, il était écrit que nous vivrions ensemble. Tous deux, nous nous sommes mariés deux fois, presque, parait-il, pour éluder cette destinée, mais cela devait être. Si tu es satisfait, je le suis!

Paul l'était amplement, et il lui donna pleine autorité de conduire son ménage. Elle se montra digne de la confiance qu'il reposait en elle, surtout dans les soins judicieux qu'elle portait aux petits garçons de son frère. Son union n'avait jamais été consacrée par la maternité, et sa bonne nature s'émouvait de compassion sur les deux enfants confiés à ses soins, comme s'ils avaient été les siens propres.

Ceux-ci différaient autant par leurs manières et leurs penchants que par leurs caractères physiques, et pendant qu'Armand avait la fragile et sensitive beauté de sa mère te qu'il était paisible et tranquille, Paul possédait la mâle vigueur de son père et il était en outre turbulent et étourdi.