--Eulalie, mon enfant est sans mère, voulez-vous lui en tenir lieu, voulez-vous?
La femme regarda le petit dormeur sans rien dire: sa figure était très-agréable, et quoique très-jeune, la parfaite régularité de ses traits promettait pour plus tard de la beauté. Réveillé par le toucher de son père, l'enfant ouvrit ses grands yeux qui, ombragés par de longs cils, devinrent plus foncés, et les jeta avec étonnement sur cette figure de femme étrangère penchée sur lui. Durand, un peu surpris et peut-être peiné du silence qu'avait observé sa femme reprit:
--Vous ne m'avez pas répondu, Eulalie! Est-ce que vous ne serez pas une mère pour mon petit garçon?
Une légère rougeur passa sur les joues de la mariée, la première rougeur qu'on eût aperçue de la journée sur sa figure, quoique ce fût le jour de ses noces. Elle s'agenouilla è côté du berceau, et embrassant tendrement l'enfant:
--Oui, dit-elle, que Dieu me fasse la grâce de bien remplir mon devoir envers lui!
Puis ses lèvres furent agitées pendant un instant, soit par une prière ou une promesse silencieuse, et lorsqu'elle se releva ses regards disaient éloquemment à Paul qu'elle était résolue de remplir sa promesse, regards qui, selon lui, la rendaient plus belle que si des roses et des fossettes eussent remplacé sur sa figure les marques des soucis et de la fatigue.
Les nouveaux mariés allèrent rejoindre leurs invités, le père portant son garçon qui, comme de raison, avait été pour l'occasion revêtu de ses plus beaux habits, et madame Durand soutenant avec sérénité ordinaire le nouvel orage de compliments et de railleries qui accueillit son retour. Après que le petit Armand eut été admiré et caressé,--quelques dignes dames étouffaient leurs soupirs pendant qu'elles se murmuraient à voix basse le mot de belle-mère qui est généralement regardé comme un mauvais présage--il fut remis à la fille qui en avait soin depuis la mort de sa mère, et qui était à la porte, se renfrognant chaque fois que quelqu'un touchait à son nourrisson: car ce jour-là jour de joie pour tout le monde, son humeur était plus aigri qu'à l'ordinaire, non pas tant par les divertissements que par la circonstance particulière qui leur avait donné naissance.
Ainsi se passait le temps. Le soleil brûlait de plus en plus, et un des invités disait en forme de reproche que la grande rivière ne leur enverrait seulement pas une bouffée d'air pour dissiper les flocons de fumée qui sortaient de leurs pipes. Malgré cela, on continua à manger, boire, fumer, chanter et danser. Danser par une pareille chaleur était une espèce de suicide presqu'incroyable. Tout le monde était enchanté cependant, et la gaieté générale ne se ralentit pas un seul instant. Malgré que le Médecin du village, jeune homme non marié, fût, avec son frère, Notaire de Montréal, encore garçon, tous deux amusants et agréables, au nombre des invités, plus d'une poitrine féminine se souleva en soupirs par le regret que la nouvelle mariée, bien que ses traits n'eussent rien que de très-simple et malgré le titre de «vieille fille» dont on la qualifiait en arrière, eût pu s'assurer le meilleur parti d'Alonville.
Les noces durèrent une semaine, un jour chez un des parents des nouveaux mariés le lendemain chez un autre. Enfin, quand tout le monde fut bien rassasié de plaisirs, les choses reprirent leur routine ordinaire, et il s'établit dans le ménage de Durand une tranquillité parfaite.
Eulalie était si singulièrement taciturne et tellement à ses affaires, qu'il n'y avait aucun risque qu'elle fit oublier à Paul sa première femme: elle pouvait passer des heures entières avec son mari sans dire un seul mot, ou sans l'encourager à parler. Mais en revanche, elle était une ménagère bien rare, et sous ses soins la laiterie, la basse-cour et le jardin prospéraient aussi bien que sous ceux de la digne mère de Paul elle-même.