Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler l'inimitable description que nous donne Dickens, dans son Little Dorrit, d'une journée de chaleur passée à Marseilles; il représente les pavés comme brûlants, les murs si chauds qu'ils font lever des ampoules, pendant que les piétons se morfondent pour trouver une toute petite lisière d'ombre afin de sauver leur vie en échappant aux rayons étouffants et enflammés du soleil.
C'était exactement une température de ce genre qui régnait à Alonville le jour en question: pas la plus petite ride sur la surface unie et claire de notre magnifique Saint-Laurent qui roulait majestueusement tout près de là, et sur laquelle se reflétaient comme dans un miroir les charmants villages qui sont coquettement assis sur ses bords; pas la plus petite brise agitait les feuilles, l'herbe et les fleurs sauvages qui bordaient la route et dont l'immobilité leur donnait l'air d'être peintes sur la toile. Les prairies nouvellement fauchées ressemblaient au Sahara, les chaumes jaunis renvoyaient les rayons ardents du soleil qui les surplombaient, et les champs étaient tristes et désolés; les plantes, penchées moins par le poids de leurs épis que par l'impitoyable chaleur, paraissaient demander pitié, ainsi que les bêtes-à-cornes et les moutons qui haletaient sous le maigre ombrage des clôtures et des bâtiments ou des quelques arbres éparpillés ça et là sur la ferme. De leur côté, les insectes jubilaient, les mouches et les abeilles bourdonnaient, les cigales et les sauterelles gazouillaient à leur façon, et leur chant monotone remplaçait celui des oiseaux qui restaient muets dans le feuillage flétri.
Bon nombre de voitures dont les chevaux étaient attachés aux nombreux poteaux comme il y en a ordinairement sur la place publique de chaque paroisse, se trouvaient devant l'église du petit et modeste village.
Bientôt les propriétaires de ces voitures sortirent du lieu saint, et après un vif échange de plaisanteries et de folies qui les rendit indifférent, sinon insensibles, à l'étouffante atmosphère, on se dirigea vers la maison du marié, car il ne fallait pas penser à se divertir chez l'épouse puisqu'elle était pauvre.
Paul aurait de beaucoup préféré célébrer son second mariage sans éclat, comme le premier; mais ses amis s'élevèrent si énergiquement et avec tant d'indignation contre un procédé si contraire aux usages de la société, qu'il fut obligé de sacrifier ses goûts aux leurs et de céder aux exigences de la coutume.
Pas n'est besoin de dire que le matin du jour en question, la résidence de Durand avait été mise, de la cave à l'attique, dans un état tout-à-fait brillant et hospitalier. De gros bouquets, disposés dans des verres ou des pots, avaient été placés dans tous les endroits disponibles, et une longue table recouverte d'une nappe de toile du pays était remplie de vaisselle et de verres.
Dès que la joyeuse compagnie fût entrée dans la maison, les femmes se rendirent dans la chambre à coucher pour ôter leurs grands chapeaux de paille et défriper leurs robes d'indienne, [1] et chacune, à tour de rôle, alla se lisser les cheveux et se regarder dans l'unique miroir, lequel, pour les remercier, leur renvoyait leur ressemblance d'une manière si difforme et si décourageante, que non-seulement cela suffisait pour guérir la vanité cachée qu'aurait pu posséder celle qui s'y regardait, mais encore pour en faire reculer quelques-unes d'épouvante.
Note 1:[ (retour) ] Nos lecteurs sont priés de se rappeler que ceci se passait dans l'enfance de notre héros. Depuis lors, il faut convenir que les modes ont fait dans nos campagnes de rapide progrès.
On se passa généreusement les pots de cidre et de bière, ainsi que du sirop de vinaigre,--breuvage rafraîchissant que chaque ménagère canadienne sait faire à la perfection,--et peu d'instants après, au milieu des observations sur la chaleur et les récoltes, on se plaça à l'entour de la table. Après que le curé du village à qui on avait donné la place d'honneur eût récite le benedicite, on attaqua résolument les plats friands qui se trouvaient devant soi. La table en était vraiment surchargée; c'étaient des volailles, des saucisses, des porcs-frais, des crêpes toutes fumantes, des tartes, du miel, des confitures et des assiettes surchargées de ces fameuses beignes que l'on trouve toujours sur les tables canadiennes. A des distances raisonnables étaient placées des bouteilles de rhum et de vin Sherry, ce dernier pour les dames.
Au bout de la table se trouvaient les mariés. Paul paraissait calme et tout-à-fait à son aise, mais rien ne pouvait égaler le superbe aplomb de la mariée qui était assise è sa nouvelle place, aussi tranquille que si elle y eut été depuis les dix dernières années. Ses cheveux, vraiment luisants et abondants, étaient simplement relevés en arrière de ses tempes: on voyait que sa toilette, quoique sans reproches sous le rapport de la propreté, de la décence et du bon goût, avait nécessairement été choisie plutôt pour la durée, et avec le même dédain pour la parure qui distinguait son digne mari. On lisait sur sa figure une expression de franchise, d'honnêteté et de bonne humeur. Elle écoutait avec une impassible tranquillité, et sans rougir ou paraître embarrassée, les plaisanteries et les quolibets que l'on disait sur son compte. Enfin le bel-esprit de la bande, après avoir épuisé, à son intention et sans succès, toutes les flèches de son carquois, déclara à son voisin qu'il aurait plus de plaisir à faire endêver sa grand'mère. L'hilarité et la gaieté générales ne furent aucunement interrompues par sa déconfiture, et les conversations et les chansons continuèrent leur train: l'appétit de chacun était aussi aiguisé que dans les jours les plus froids de l'hiver. A la fin on se leva de table et pendant la confusion occasionnée par le changement de sièges, et tandis que les hommes chargeaient leurs pipes à même leurs blagues, Durand fit à sa nouvelle femme un signe qu'elle comprit, car elle se leva aussitôt et le suivit tranquillement à travers un étroit passage qui aboutissait à un escalier conduisant à la partie supérieure de la maison. Quoique le plafond en fût bas, il y régnait comme en bas une air de bien-être. Un bel enfant de deux ans dormait dans un berceau garni d'un drap de grosse toile d'une éclatante blancheur. Penchant légèrement sa grosse main brunie par le soleil sur le front de son enfant, il dit avec un léger tremblement dans la voix: