--Ne parles pas aussi légèrement, de Montenay! dit avec colère Belfond. Que peut faire un garçon avec une figure aussi jolie te des mains aussi petites que celles d'une fille?

--Il vaut autant demander à quoi sert au beau cheval de course d'avoir des jambes fines et gracieuses et des formes élégantes, plutôt que la lourde taille et les mouvements du cheval de trait?

--Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, répondit Belfond. Je suppose qu'à tes yeux un camarade ne peut pas avoir une taille décente et être d'une certaine grosseur sans que tu le compares à un cheval de trait, simplement parce que tu te trouves toi-même dans la catégorie des fluets!

--Bien, mon cher Rodolphe, je suis à la fois fier et heureux de posséder cette délicatesse de formes sur laquelle tu reposes si peu d'importance. Si l'on mettait dans le plateau d'une balance une fortune et les bons points de ma personne dans l'autre je n'hésiterais aucunement à choisir ce dernier, car tu le sais, la fortune peut nous arriver un jour ou l'autre comme incident et se fondre aussi vite, mais l'argent ne peut changer de grosses mains calleuses et rouges et de gros pieds carrés en des mains et des pieds, par exemple.. pourquoi ne le dirais-je pas?... comme les miens!

--Vraiment, de Montenay, si tu n'es pas fou, tu es un freluquet et un faquin, ce qui ne vaut guère mieux. De quelle utilité te serait la petitesse aristocratique de tes extrémités, comme les médecins appellent cela, pour te battre à coups de poings, pour ramer ou faire quelque chose d'utile?

--Ça servirait du moins mon cher Rodolphe, à faire distinguer le capitaine de l'équipage, l'officier du soldat!

--Je vais te dire, Victor de Montenay, ce qui en est: je t'étendrais raide à terre en une seconde si je ne savais pas que ma famille est aussi bonne et aussi ancienne que la tienne, et que tu ne fais qu'un innocent de toi-même en voulant rire à mes dépens.

--Mon cher ami, si tu veux croire que mes remarques te sont personnelles, je te trouverai la tête éventée à proportion de la grosseur de tes mains. Viens, pour te mettre de bonne humeur avec tes amis et avec toi-même, nous allons faire une partie de foot ball.

--Ils nous ont tapés tous les deux assez rudement! murmura Paul entre ses dents en s'adressant à son frère. Toi un lâche, moi un gros rustaud! J'espère que je serai encore capable d'en payer au moins un des deux.

Il était évident, par le ton avec lequel il prononça le mot «un», qu'il pensait à ne redresser que les torts qui lui étaient personnels; mais son frère, sans paraître remarquer cette mesquine réserve, lui dit tranquillement: