--Nous ne devions pas nous attendre à autre chose. Ceux qui écoutent entendent rarement parler d'eux en bien.
--Tu es un fou plein de scrupules! répondit brusquement l'autre. Je crois que tu n'as pas plus de bon sens que ce stupide idiot qui a si bonne opinion de sa personne. Je voudrais bien avoir une chance de le frotter un peu!
La discussion entre les deux frères fut arrêtée par la bruyante arrivée d'une demi-douzaine de leurs camarades, et Armand s'apercevant que son frère continuait à être d'une humeur bourrue, s'amusa à examiner une pile de livres de classe neufs que se trouvaient devant lui. L'incident en resta là.
Les classe régulières commencèrent enfin. Armand n'eut pas à se plaindre de ses devoirs et de ses leçons, car il s'acquitta de ses tâches avec une facilité et une exactitude telles que ses maîtres lui en firent les plus grands éloges. Malheureusement, quelques-uns de ses compagnons conçurent de l'envie sur ses succès, et son naturel froid et réservé ne lui attira guère d'amis. Son impopularité augmenta tous les jours, et sans la moindre provocation de sa part, les épithètes de Demoiselle Armand, de lâche, pleuvaient sur lui. Le pauvre garçon était d'une telle sensibilité que sa position était devenue intolérable, et il prit plusieurs fois la résolution d'écrire à son père pour lui demander et même le prier de le retirer du collège.
Une après-midi qu'il était tranquillement à regarder jouer les autres, plusieurs de ses bourreaux se rassemblèrent autour de lui et se mirent à le persécuter. L, un pira, d'un air moqueur, Demoiselle Armand d'aller prendre part à leurs jeux. Un autre s'y opposa, de peur que cela gâtât la beauté de ses mains blanches et douces, qui n'étaient tout au plus capables que de tenir les cordons des tabliers de sa maman.
Ce trait d'esprit fut accueilli par les éclats de rires et les applaudissements de la troupe, et l'hilarité augmenta lorsqu'un troisième ajouta qu'il était tout étonné de ce que mademoiselle Durand sortit sans se munir d'un grand chapeau de paille pour ne pas se griller et se rousseler le teint. La respiration d'Armand devenait plus vive. Il était écrasé sous les impitoyables sarcasmes de ses persécuteurs, tant étaient grandes les souffrances qu'endurait cette âme sensible et élevée qui craignait par-dessus tout le ridicule. Ses joues devinrent pâles comme la mort, et d'un air qui paraissait autant implorer que se désespérer, il regarda tout autour de lui. Hélas! il ne put voir sur leur contenance qui ne respirait que la joie et les tours, aucun ralentissement aux tourments qu'ils lui faisaient souffrir, aucune compensation à ses douleurs. Sentent toute l'injustice d'une persécution si peu méritée de sa part, l'enfant éclata en sanglots. A la vue d'une pareille émotion si inattendue, quelques-uns s'arrêtèrent tandis que les autres ne firent que redoubler leurs persécutions.
--Ah! elle va se trouver faible! vite, des sels! dit l'un.
--Un mouchoir de poche pour essuyer ses larmes! dit un autre.
A ce moment l'élégant du Montenay qui rôdait par là avec Rodolphe Belfond, son intime ami, se joignit au groupe.
--Allons donc! qu'a donc Mademoiselle Armand! demanda-t-il.