Par une après-midi d'étouffante chaleur que les jouvenceaux étaient sous le berceau à se préparer des lignes pour une excursion de pêche qui avait été projetée, et que madame Ratelle était à raccommoder leurs nombreux vêtements, Durand vint les trouver. A la question «quelles nouvelles» qu'on lui fit en souriant, il répondit:
--Je viens de voir M. de Courval. Il partait pour Montréal, dans l'intention de revenir bientôt avec sa famille.
La famille en question ne se composait pas d'une épouse et d'enfants,--car M. de Courval, comme nous l'avons dit était garçon,--mais d'une soeur qui était veuve et de sa fille. A la mort de son beau-frère, Jules de Beauvoir, survenue quelques années auparavant, et qui les avaient laissées dans des circonstances pleines d'embarras, M. de Courval les avaient emmenées de Québec pour conduire son ménage de garçon.
--Comment se porte M. de Courval? avait demandé la tante Ratelle.
--Très-bien, et il s'est informé avec bonté de nos garçons. Il dit qu'il a l'intention de les faire mander bientôt au Manoir, montrer quelques-uns de leurs exploits, et qu'il faut qu'il les voie de temps en temps pendant leurs vacances.
Paul et Armand ne se montrèrent pas très-fiers de cette nouvelle. Ils avaient déjà assez de ressources pour s'amuser à leur goût, et ils n'en désiraient pas d'autres. Madame Ratelle fut celle des intéressés qui apprit la chose avec le plus de plaisir, car son désir intime était de voir ses neveux se mêler à une société plus aristocratique que celle où son sort l'avait jetée elle-même.
Quelque temps après arriva une lettre qui invitait les deux frères à aller au Manoir, les informant en même temps qu'ils y rencontreraient quelques-uns de leurs camarades de collège.
Si Paul y pensa seulement, ce fut plutôt de plaisir qu'autrement. Mais Armand eut la chair de poule à la seule idée de se trouver au milieu d'étrangers, et il fallut que par quelques paroles un peu vives la tante Ratelle le forçât d'accompagner son frère. Comme il mit un peu de mauvaise volonté à faire sa toilette et qu'il prit un pas nonchalant pour se rendre à la maison, ils arrivèrent chez M. de Courval après l'heure fixée, et lorsqu'ils furent introduits dans le salon, le domestique leur apprit que le seigneur et ses jeunes invités étaient à se promener dans le jardin, mais qu'il serait bientôt de retour. Profitant de ces quelques instants de répit, Armand alla s'asseoir dans un coin, tandis que Paul se mit à rôder à loisir dans la chambre pour en examiner l'ameublement. Quel contraste entre cet appartement avec ses rideaux de damas et de dentelles, ses miroirs, ses innombrables colifichets dont les noms et l'usage étaient des énigmes pour eux et «le plus bel appartement» de leur demeure, simple mais propre, avec son plancher sans tapis, recouvert seulement par quelques catalognes, (fruit de l'industrie de la tante Ratelle), avec ses petits rideaux de bazin blanc, ses chaises empaillées et ses fauteuils de bois n'ayant pour tout ornement que quelques images de saints aux couleurs vives, et quelques petites statues de plâtre aussi invraisemblables les unes que les autres! Plus Armand regardait la richesse et l'élégance étalées devant lui, plus il sentait la grande distance qui devait le séparer de ceux à qui elles appartenaient, et plus il redoutait de se Trouver avec eux.
Une porte, située au bout de la chambre, s'ouvrit tout-à-coup et si soudainement qu'Armand en fit un soubresaut: une jeune fille de quatorze ou quinze ans à la taille délicate et vêtu avec élégance, entra. En apercevant ces jeunes étrangers elle ni fit paraître aucune surprise, mais après les avoir examinés à loisir, elle leur demanda s'ils désiraient voir M. de Courval?
Armand ne répondit pas, mais Paul répliqua brusquement: