--La voici: quoique tu n'aies pas l'air de t'occuper de cette belle petite fille, elle s'occupe beaucoup de toi, elle.

Armand fut surpris et en même temps quelque peu déconcerté; il ne put s'empêcher de rougir.

--Il n'y a rien de cela entre nous! répliqua-t-il précipitamment. Comme je te l'ai déjà dit, nous avons à peine échangé ensemble une douzaine de paroles.

--C'est fort possible, mais je n'en crois pas moins mon opinion exacte. Au lieu de regarder les géraniums, je l'examinais tout le temps, et je mets ma main au feu qu'elle n'a pas comme toi le coeur de granit... Mais je m'aperçois que tu aimerais autant changer de sujet... Maintenant allons sur la rue Notre-Dame.

Le même soir, comme Armand était à souper, pour la première fois il regarda Délima avec intérêt: c'était la conséquence naturelle des louanges excessives que son ami avait chantées sur elle, ainsi que des allusions qu'il avait faites à la prétendue préférence qu'elle lui montrait. Elle était à sa place ordinaire, servant un plat tout chaud de succulent ragoût, car les Martels, de même que beaucoup de familles Canadiennes, faisaient usage de viandes trois fois par jour. Elle ne leva pas les yeux sur lui; Madame Martel était occupée de son côté, et son mari était à tailler du pain: Armand, qui ne se trouvait pas observé, eut donc une occasion favorable d'étudier son visage.

Etait-elle réellement aussi belle que Belfond l'avait dit? Il regarda minutieusement ses traits réguliers, fins et mignons, ses long cils soyeux, sa figure ovale et délicate, et il reconnut en lui-même avec surprise qu'il avait été aveugle, que réellement elle était aussi belle.

Tout-à-coup elle leva les yeux sur lui te lui offrit du contenu du plat qu'elle servait; mais voyant ses regards fixés sur elle, elle baissa les siens, et une légère rougeur se répandit sur ses joues. Le souvenir de la seconde découverte de Belfond, que cet embarras servait en quelque sorte à corroborer, lui communiqua un sentiment de vanité naturelle mêlé à l'intérêt que sa beauté faisait naître en lui. Mais lorsque madame Martel lui demanda si les nouvelles qu'il avait reçues de chez lui étaient bonnes, ses pensées se tournèrent vers le cercle de sa famille et lui firent pendant un instant oublier Délima.

Rien d'extraordinaire ne survint à notre héros durant quelques semaines. Il poursuivit ses études légales avec le même succès que ses études classiques, se gagnant les bonnes opinions de M. Lahaise aussi facilement qu'il avait gagné celles de ses professeurs au collège. Quoiqu'il menât une vie tranquille et régulière, cependant elle n'était pas solitaire et ennuyeuse. Souvent il recevait des invitations de familles occupant un rang distingué dans la société, et malgré sa timidité, la présence de femmes élégantes et accomplies étaient pour lui pleine d'attraits.

Rarement il allait chez M. de Courval, malgré les pressantes invitations de celui-ci. Gertrude était toujours douce et polie pour lui; mais malgré son inexpérience dans les manières des femmes, il ne pouvait se tromper sur les sentiments hostiles de madame de Beauvoir à son égard, par la froide réception qu'elle lui faisait.

Les quelques fois qu'il rencontra de Montenay, celui-ci ne lui fit pas d'avances, et Armand le copia fidèlement, car un petit salut froid était tout ce qui restait de la chaude amitié qui avait existé entr'eux.