Quand à Belfond, il venait souvent le voir, et quelques fois il se faisait accompagner par un ami aussi gai que lui. Armand ne leur offrait jamais d'autres rafraîchissements que du tabac canadien,--car il faut avouer que tous ces jeunes gens fumaient--et un verre de cidre ou de bière, et quelques fois une assiettée de pommes fameuses ou de beignes, friandises que sa tante Ratelle lui envoyait régulièrement. Belfond, qui était accoutumé à des tables servies avec luxe, trouvait dans ces fêtes improvisées autant de jouissance qu'il en montrait dans ses jours affamés de collège.
Un soir qu'il avait emmené avec lui un jeune homme de ses amis, un étudiant en Droit, et qu'ils étaient tous trois à discuter, au milieu des bouffées narcotiques, sur la politique du jour, condamnant la tyrannie du gouvernement impérial et l'aveuglement de leurs propres chefs, et qu'ils maniaient les affaires d'Europe avec une étonnante célérité, sinon avec sagesse, on annonça un visiteur pour M. Durand.
Paul entra dans la petite chambre.
Comme de raison, il y eut un échange cordial de sympathie, un feu roulant de questions et de réponses sur la maison paternelle, la campagne, les chemins; puis on procura une pipe au nouveau venu, et on recommença avec vigueur à fumer. Mais la conversation fut plus languissante qu'avant. Paul était d'une trempe bien inférieure à celle de ses compagnons, et cette différence était plus sensible, parce qu'il s'était donné beaucoup de peine,--à sa sortie du collège et en s'établissant à Alonville--pour acquérir les manières et le langage d'un campagnard.
A mesure qu'il s'aperçût de cette différence, il devint morne et taciturne; il écoutait avec une espèce de préoccupation leurs saillies piquantes, les réponses spirituelles de ses camarades, mais en même temps il regardait le contraste qu'il y avait entre leurs longues mains blanches et les siennes brûlées par le soleil, entre leurs mouvements gracieux et aisés, et les siens qui étaient raides et guindés.
Enfin les visiteurs partirent et les deux frères se trouvèrent seuls.
--Eh! bien, dit Paul tu n'es pas si à plaindre que je le pensais dans les commencements. Diantre! tu es ici on ne peut mieux, et tout-à-fait grand seigneur!
Armand, sans remarquer le rire moqueur avec lequel ces dernières paroles furent prononcées, répondit:
--Tu oublies que je suis renfermé la plus grande partie de la journée dans ce que tu appelles un sombre cachot.
--Peut-être que tu ne t'aperçois guère qu ce soit un cachot! répliqua Paul. Quand on hait une place, il est facile de s'en tenir éloigné.