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Le lendemain matin, Paul Durand se mit en route pour la maison paternelle, mais il s'arrêta en passant à la porte de madame Martel pour dire adieu à son frère. Le long du chemin il repassait dans son esprit les réflexions inspirées par tout ce qui avait eu lieu la veille.

Lorsqu'il fut arrivé à la maison, on l'assiégea de questions pour savoir comment il avait trouvé Armand, ce que celui-ci avait l'air et ce qu'il faisait. Hélas! perversité de la nature humaine! il se donna beaucoup de peine, quoique sas trop s'éloigner des limites de la vérité, pour représenter son frère et ce qui le concernait sous le jour le plus défavorable.

--Je l'ai trouvé à fumer et à jaser avec une couple de beaux messieurs ses amis, lesquels, d'après leur conversation, m'ont paru le visiter souvent. Il était habillé à la dernière mode, paraissait extrêmement gai, et pas du tout comme quelqu'un qui a beaucoup étudié ou qui s'est fatigué l'esprit à déchiffrer des problèmes professionnels.

La pensée que de mauvais compagnons pourraient entraîner son fils inexpérimenté dans les tentations et les dangers de la vie, rendit le père sérieux; mais madame Ratelle était très-satisfaite qu'il prît rang parmi les gentilshommes, qu'il s'habillât et parût en conséquence, car après tout il en deviendrait un. On ne pouvait prévoir quel haute position sociale il devait occuper un jour. Ainsi parlait-elle.

--Bah! dit Paul en ricanant, peut-être pour passer sa vie à fréquenter le Palais-de-Justice, se reposant sur papa pour payer les gants de kid qui couvrent ses belles mains blanches.

--Paul, mon fils, ne sois pas trop pressé de trouver à redire sur ton frère aîné, dit Durand, il ne m'a encore donné aucune cause de défiance et d'inquiétude.

--Non, au contraire, interrompit madame Ratelle en regardant son neveu avec indignation: il a remporté au collège les plus grands honneurs, il a été publiquement louangé par ses professeurs pour son application, ses succès et sa bonne conduite. Se pourrait-il, Paul Durand que tu serais jaloux de ton frère aîné?

--O miséricorde! s'écria Paul, je me rends, je me rétracte, je demande excuse, je veux tout ce que vous voudrez, tante Françoise, mais donnez-nous la paix. Je vous en prie, mon père, prêtez-moi une pipe et du tabac!

Madame Ratelle ne réplique pas à cette sarabande; mais il était aisé de s'apercevoir, par la manière brusque et nerveuse dont ses broches à tricoter se frappaient les unes conte les autres, que ses esprits n'étaient pas encore calmés.