Pendant que ceci avait lieu à Alonville, Délima Laurin passait tranquillement son temps à faire son possible pour plaire à notre héros. Celui-ci commençait enfin à découvrir et à apprécier un peu sa beauté et ses grâces, après que son attention y eût été attiré par les louanges et l'étonnement de tous ses amis qui l'avaient vue. Elle était envers ces derniers toujours réservée, même froide, et à ceux de ses admirateurs qui lui adressaient des propos flatteurs ou de galants compliments, elle ne répondait jamais par un sourire ou un mot d'encouragement; mais il y avait toujours pour Armand un regard timide ou une douce inflexion de voix qui trahissait en elle tout l'intérêt qu'elle lui portait. Petit à petit, il s'établit entr'eux une intime amitié, résultat de leur résidence sous le même toit.

L'hiver avec ses longues veillées était arrivé, et quelquefois Armand les passait dans le petit salon de famille, soit à lire à haute voix, soit à jouer une partie de dames avec Délima qui était très-forte à ce jeu. S'il avait eu un peu plus d'expérience de la vie ou s'il avait été d'un caractère soupçonneux, il n'aurait pu faire autrement que de s'apercevoir de la remarquable adresse que madame Martel mettait à contribution pour faire progresser l'amitié qui paraissait s'établir entre lui et sa jeune et jolie cousine. Les soirs où les tempêtes de neige sévissaient au-dehors et qu'elle ne craignait pas d'être dérangée par les visites, elle priait instamment M. Armand d'abandonner un moment sa chambre solitaire pour venir rejoindre leur cercle dont Délima, occupée de sa couture, formait toujours partie; puis, d'un air de compassion, elle priait celle-ci de mettre de côté son éternel ouvrage, et que peut-être M. Armand serait assez bon pour jouer une partie de dames avec elle. Très-fréquemment aussi madame Martel, sous prétexte qu'elle avait à voir aux affaires de la maison, s'absentant pendant les veillées; mais si cette femme intrigante les avait guettés de quelque cachette, elle aurait été grandement édifiée de voir la tenue irréprochable des jeunes gens pendant ses fréquentes absences.

Durand étudia avec assez d'ardeur pendant l'hiver; cependant il allait quelques-fois en soirée, et ne se permettait pas d'autres dépenses que de temps en temps celle d'une soupe aux huîtres partagée avec quelques-uns de ses amis, étudiants comme lui. Il serait fort difficile de dire le nombre de caraquettes qui disparaissaient pendant ces innocentes bombances, et ce serait une tâche ardue que d'en marquer le chiffre sur le papier, car le grand total de l'addition paraîtrait exagéré.

Par une après-dînée d'un froid vif, comme Armand, qui venait d'arriver du bureau, était à se débarrasser de son paletot, il reçut la visite d'un ancien camarade de collège, pour lequel il n'avait jamais eu une grande amitié, mais qui persistait, malgré cela, à le rechercher et à le fréquenter. Il venait l'inviter à un souper d'huîtres.

--Mon adresse, ajouta-t-il en plaisantant, est dans une petite maison de la rue Ste. Marie, en haut d'un escalier à trois rampes, la première porte qui s'ouvre sur le grenier.

Armand attendait justement son frère ce soir-là, car Paul lui avait annoncé sa venue par une lettre reçue la veille. Mais comme il avait beaucoup neigé depuis quelque temps, il commençait à croire que le crainte des mauvais chemins lui ferait retarder son voyage. Du moins, c'était ce que pensait Robert Lespérance, lorsqu'Armand lui avait dit qu'il attendait la visite de son frère. Il avait donné cette excuse pour refuser l'invitation, parce qu'il ne se souciait pas fort de se rencontrer avec ceux qui se trouveraient là, probablement des gens un peu trop légers qui ne lui convenaient pas. Mais Lespérance le pria et le sollicita avec tant d'instance, en insinuant adroitement que c'était parce que Durand était accoutumé à fréquenter des riches et des aristocrates, qu'enfin, poussé à bout, et avec répugnance, il finit par consentir.

Il était très-tard lorsque notre héros laissa la maison, car il avait voulu attendre son frère et lui donner toutes les chances possibles. Et partant il laissa les instructions précises sur la maison où on le trouverait si Paul arrivait.

La railleuse description que Lespérance avait faite de son logis approchait beaucoup de la vérité, et en entrant Armand se heurta presque la tête sur le haut de la porte. Le bruit qui frappa ses oreilles était assourdissant. Quoiqu'on ne fût encore qu'au début de la fête, la réjouissance était déjà grande parmi les convives, à en juger par leurs longs éclats de rire, leurs couplets de chansons, leurs acclamations, et de temps en temps par le bruit des grosses bottes qui exécutaient sur le plancher un pas de danse.

Lorsqu'Armand entra il y eut une suspension momentanée à ce brouhaha, et il en profita pour s'excuser de son retard. L'hôte lui expliqua que pour empêcher ses invités de dévorer les huîtres avant l'arrivée de M. Durand, il les avait mis au défi de prendre du plaisir sans l'aide de rafraîchissements, solides ou liquides. D'après le résultat qu'il en avait obtenu, le lecteur peut concevoir quel degré aurait atteint la gaieté si elle eût été stimulée par le souper que Lespérance, avec l'aide d'un de ses amis, était actuellement à leur préparer.

L'appartement dans lequel Armand se trouvait différait beaucoup du sien si propre et si bien tenu: il était petit et bas, le plafond et les boiseries ternies par le temps et la fumée. Il ne portait aucune trace d'ornements; seulement on remarquait quelques images aux peintures grossières de danseuses aux joues rouges, aux jupes cortes et amples, à côté du portrait d'un boxeur en renom et de celui d'un fameux bouffon français. Dans un coin il y avait un grand coffre peinturé, contenant la garde-robe du maître de céans et servant en même temps de bibliothèque, car on y voyait une pile de livres tout poudreux et à l'air vénérables; dans un autre coin on apercevait un manche de ligne et une paire de fleurets rouillés, un miroir brisé pendu à la cloison et si petit que Lespérance disait souvent qu'il ne pouvait y voir ses traits qu'en détail, c'est-à-dire les uns après les autres. Une paire de raquettes placées en angle droit servait de persiennes à une fenêtre, tandis qu'une traîne sauvage bouchait en partie l'autre. La chambre était presqu'entièrement occupée par une table grossière mais nette, probablement empruntée pour la circonstance aux gens de l'étage inférieur. Des bouteilles remplies avec quelque chose de plus fort que la bière de Montréal, flanquaient chaque bout de la table: quelques essuie-mains de grosse toile, un huilier boiteux et deux seaux vides sur le plancher pour recevoir les écailles d'huîtres, complétaient l'ameublement. Il ne faut pas oublier de mentionner la grande bizarrerie déployée dans les vases pour boire: quelques verres communs, deux pots de faïence blancs et trois tasses à thé, offraient, sinon de l'élégance, du moins de la variété.