Et sans en dire davantage, les deux jeunes gens partirent.

Leur promenade fut assez agréable, et ils arrivèrent chez madame Vézina aussi dispos qu'à leur départ. On prêta de bon coeur la coiffe, puis on leur fit l'hospitalité: il fallut absolument prendre une tasse de thé. On résista avec fermeté à la crainte qu'avant Délima que cela les retardât trop ains qu'à le suggestion que fit Durand qu'un verre de lait serait aussi bien reçu et que cela leur permettrait de partir immédiatement pour leur résidence. Tout fut inutile. Les mérites de la tasse de thé furent renchéris par de bons biscuits chauds et autres friandises; mais il avait fallu un temps considérable pour les préparer, en sorte que lorsque la fête fut terminée et que Délima se leva pour mettre son chapeau, Armand, au lieu de donner une pensée d'approbation à l'excellent repas qui lui avait été servi, s'emport secrètement contre l'heure avancée et la stupidité de madame Martel en les envoyant à une telle distance le soir.

Ils se mirent immédiatement en route pour la maison, et le crépuscule fut bientôt, heureusement, remplacé par un superbe et beau clair de lune. Délima, rendue peut-être nerveuse par l'heure comparativement avancée qu'il était, trébucha une couple de fois: en sorte que son compagnon se senti obligé par simple politesse de lui offrir l'appui de son bras. Pendant qu'ils cheminaient seuls, leur ombrage se projetait sur la rue: de temps en temps elle le regardait de ce timide regard qui convient si bien à quelques femmes. Soudain on entendit le bruit d'une voiture qui venait lentement dans leur direction.

Ceux qui l'occupaient, deux dames et un monsieur, examinèrent avec attention nos amis; ce fut avec un sentiment d'une inexprimable mortification qu'Armand reconnut dans ces personnes madame de Beauvoir et sa fille, avec Victor de Montenay. Pour répondre à son salut profond, deux de ces personnes firent une petite inclinaison de tête; mais Gertrude avait le visage tourné de côté, et cependant la pleine lune éclairait assez pour s'apercevoir que ce visage paraissait froid et fier comme s'il eut été de marbre.

Armand s'emporta contre le malencontreux concours de circonstances qui l'avaient poussé dans cette position; il apostropha en lui-même madame Martel dans des termes moins que flatteurs et n'excepta pas la jolie Délima de cette condamnation. En vain le regardait elle d'une manière plus engageante que jamais; en vain la douce lumière ajoutait-elle un plus beau lustre à ses yeux splendides, une beauté d'ange à ses traits délicats: Armand ne voyait, n'avait de pensée que pour ce visage froid et implacable qui, pour la première fois, lui avait jeté un regard de mépris.

--Quelles sont donc ces dames qui étaient dans la voiture? demanda timidement Délima en rompant le long silence qui avait suivi.

--Madame et mademoiselle de Beauvoir, répondit-il brièvement, incapable de déguiser dans sa vois une certaine irritation cachée. Mais il faut que nous marchions plus vite, mademoiselle Laurin, il est très-tard.

Après cela peu de paroles s'échangèrent entre les deux jeunes gens. Armand n'était pas d'humeur à parler et Délima, richement dotée sous le rapport de la beauté, ne l'était pas beaucoup sous celui de l'esprit et des connaissances. En arrivant à la maison notre héros, sans s'arrêter à répondre au sourire de bienvenue de madame Martel, gagna sa chambre le plus vite qu'il put.

--A-t-il parlé? demanda-t-elle avec empressement et à voix basse à sa cousine, pendant qu'elles étaient encore dans le vestibule.

--Rien d'à-propos, répondit le jeune fille avec des larmes dans les yeux.