--Oui, j'aurais été volé de la bénédiction de mon père comme de mon héritage. Paul, tu me dois un compte terrible,--et il lui montrait la lettre interceptée--mais à côté du lit de mort de mon père j'ai promis d'y renoncer.
Les joues basanées de Paul devinrent d'un gris cendre, et il marmotta d'une voix inintelligible quelque chose sur ce qu'il avait accidentellement oublié la lettre en question.
--Oui, de même que les autres ont été oubliées! répondit Armand avec amertume. Quoiqu'il en soit, j'ai promis de n'en rien faire: ainsi trève de discussion. Le monde est vaste: dorénavant tu iras ton chemin et moi le mien; ce qu'il y a de nécessaire, d'essentiel, c'est que ces chemins soient pour toujours éloignés l'un de l'autre.
Le coeur égoïste de Paul commença à sentir des remords; ses joues brunies rougirent.
--Armand, bégaya-t-il, il n'est pas nécessaire qu'il en soit ainsi. Mon père a laissé de grands moyens: je partagerai volontiers avec toi. Tu ne me trouveras pas aussi intéressé et rapace que tu penses!
--Tu me connais peu, si tu t'imagines que je pourrais accepter l'aide ou une faveur de toi; non, après ce qui est arrivé il y aura toujours un gouffre entre nous deux.
Sur ces entrefaites, madame Ratelle qui redoutait la tournure que prenait la conversation intervint.
--Paul, dit-elle, il faut absolument que tu ailles te coucher à présent. Tu as veillé près de ton pauvre père pendant les trois dernières nuits: nous allons, Armand et moi, te remplacer ce soir. Hélas! notre veille est maintenant sans espérance.
Paul, qui était très-mal à son aise en la présence de son frère, accepta l'offre avec empressement, et la tante et le neveu se trouvèrent encore seuls.
Après quelques prières et quelques moments employés à une méditation respectueuse, madame Ratelle fit signe à son neveu de venir s'asseoir près d'elle, dans un coin retiré de la chambre, et là, à voix basse, elle lui raconta le court épisode du ménage de sa jeune mère. Elle n'omit rien, pas même son énergique désapprobation de son manque de savoir-faire; puis elle lui parla de la mère de Paul, de sa valeur morale, des consciencieux et tendres soins dont elle avait entouré le jeune fils de son mari. Armand écouta attentivement ces réminiscences du passé; en jetant de temps en temps un regard sur ce lit mortuaire sur lequel était son père; il se sentit de plus en plus convaincu que l'intervention de madame Ratelle était un effet de la Providence, et il remercia Dieu d'avoir plutôt écouté ses prières que les conseils de la vengeance.