Aussitôt que les tristes jours qui précédèrent les funérailles et celui encore plus triste de la dernière cérémonie elle-même furent passés, Armand fit ses préparatifs pour retourner de suite à Montréal. Son frère et lui s'étaient rarement rencontrés dans l'intervalle, et ils avaient alors simplement échangé de petits saluts. Chacun sentait que sa présence était une contrainte douloureuse pour l'autre.
Ce soir-là, comme Armand venait de visiter la tombe de son père, il vit venir vers lui une élégante et délicate figure dont l'apparition fit battre violemment son coeur: c'était Gertrude de Beauvoir, et, aussi vite que la pensée, il eut la conviction qu'elle était l'auteur des quelques lignes anonymes qui l'avaient si mystérieusement appelé auprès du lit de mort de son père. Elle croyait probablement qu'il était un fils sans coeur et dénaturé, se détournant des plus saints appels de l'affection pour n'écouter que la voix du plaisir et de la dissipation. Il ne pouvait se faire à l'idée de demeurer sous le poids de sa censure, de ses reproches, de son mépris, lorsqu'il n'en méritait aucun; malgré les palpitations tumultueuses de son coeur, il allait donc l'aborder et se disculper. Elle paraissait si élégante, si noble, que son courage lui manqua presque lorsqu'il l'approcha. Il fit un effort sur lui-même et la salua profondément. Elle répondit à sa politesse par un petit salut de connaissance, si froid, qu'il recula malgré lui. Cependant au désespoir et désirant ardemment se réhabiliter dans son estime, il avança de quelques pas.
--Bonsoir, mademoiselle de Beauvoir, lui dit-il.
Jamais de sa vie Armand n'avait éprouvé un sentiment de mortification aussi aigu et aussi amer que dans ce moment. Comme il se reprochait sa folie! Qu'avait il de commun avec cette élégante et capricieuse beauté pour qu'il se fût si stupidement exposé à son affront? Que lui importait à elle qu'il fût digne de louange ou de blâme, lui pauvre étudiant inconnu qu'on souffrait dans le salon de son oncle? Lors même qu'elle lui aurait écrit le billet anonyme qu'il avait reçu à Saint-Etienne, ce n'était probablement que l'effet d'une fantaisie, d'un caprice de femme.
Pour comble d'humiliation, il aperçut tout-à-coup de Montenay qui s'était avancé à travers les champs et qui sautait légèrement la clôture près de Gertrude. Dans le petit salut qu'il lui fit Armand vit sur sa figure une expression d'ironie et de malice, provoquée sans doute par le fait qu'il avait été témoin de la rebuffade que lui, Armand, avait reçue; mais calmant ses sentiments froissés et blessés, il répondit à l'insolent salut de Victor en n'en faisant nulle attention; puis il se retourna, mais non sans qu'il eût le temps de voir de Montenay ramasser une fleur qui venait de tomber du bouquet que mademoiselle de Beauvoir tenait à la main, l'appliquer galamment à ses lèvres et la mettre à sa boutonnière.
--Ah! comme de raison elle l'aime, par conséquent elle me hait, se dit notre héros. Que suis-je moi, fils de cultivateur Durand en comparaison de l'héritier des Montenay! Insensé que je suis! de quelle folie ais-je donc été possédé depuis quelque temps! j'en suis maintenant guéri et pour toujours!
Il revint à la maison abattu à l'extrême; il se retira dans la chambre qu'il avait occupée depuis sa dernière arrivée, et là il se laissa tomber sur une chaise, dans un accablement à faire croire qu'il n'y avait plus pour lui aucun attachement à la vie.
La tante Françoise entra et le supplia de descendre pour souper; mais il refusa, en alléguant un violent mal de tête. Puis elle parla des ses projets, et il s'en suivit une assez longue discussion. Son indignation ne connut point de bornes, lorsqu'elle apprit de lui qu'il se proposait d'abandonner l'étude du Droit et d'essayer de se procurer un place de commis. Il fut abasourdi des reproches qu'elle lui adressa, en le qualifiant d'être un ingrat à la mémoire de son père et de sa mère, et d'indifférence à l'honneur de la famille. Armand lui fit remarquer que maintenant, grâce à la trahison de son frère, il n'avait pas d'autres moyens que ceux qu'il pourrait se gagner par son travail; alors elle le pressa avec chaleur d'accepter le legs qui lui avait été laissé à elle-même.
--Est-ce que je l'aurais accepté, dit-elle, si je n'avais eu l'intention de te le transporter? Non! je l'aurais rejeté, irritée comme je l'étais de l'injustice du testament de mon frère.
Après une longue et chaude discussion, il fut décidé qu'Armand continuerait l'étude de sa profession, et que l'intérêt de ce legs, bien employé servirait à son entretien.