Madame Ratelle se rendit à la pressante sollicitation de Paul de continuer de rester et de conduire la maison paternelle jusqu'à ce qu'il y amenât, disait-elle une femme; que cet événement arrivât dans une semaine, cela ne l'occupait pas fort.

Ce fut avec un coeur brisé de douleur qu'Armand laissa le lieu de son enfance, dont Paul était actuellement seul maître, certain qu'en toute probabilité il n'en franchirait plus jamais le seuil. Le tourment qu'il éprouvait à la pensée de la cruelle injustice et de la révoltante trahison dont il avait été l'objet, était encore augmenté par le souvenir du dédain avec lequel mademoiselle de Beauvoir l'avait fui et l'avait privé par là de l'occasion de lui donner les explications qu'il avait désiré lui communiquer. Oui, c'était toutes les tristesses ensemble, et il avait hâte de reprendre ses arides études de la loi, espérant qu'il pourrait y ensevelir toutes ses pensées et ses souvenirs.

La vieille madame Martel le reçut avec la plus grande cordialité; mais même dans le premier épanchement de sympathie sur son malheur et de félicitation de son retour, il y avait une mystérieuse allusion à une cause toute spéciale qui la faisait se réjouir doublement de son arrivée. En effet, après lui avoir petit à petit arraché la promesse d'en garder le secret, elle lui fit la confidence que sa pauvre petite cousine se mourait d'amour pour M. Armand; qu'elle se souciait fort peu des autres messieurs,--ses amis à lui,--qui lui avaient si souvent adressé des compliments, non plus que des deux jeunes et riches cultivateurs de Saint-Laurent qui avaient vainement essayé de gagner ses affections. Non tout son amour était pour M. Armand seul.

Sans avoir trop de vanité, notre héros ne vit rien d'invraisemblable dans la révélation de madame Martel d'autant plus qu'il se souvenait encore des remarques qu lui avait faites Rodolphe Belfond peu de temps après l'arrivée de Délima, touchant la préférence visible qu'elle montrait pour lui. Cet aveu était bien flatteur pour son amour propre, que la hauteur de mademoiselle de Beauvoir avait si impitoyablement blessé, et très consolant pour ses affections si rudement outragées par les conséquences de la fausseté de Paul. Il y avait donc un coeur qui battait pour lui! Un puissant sentiment de cette gratitude qui est inhérent à l'amour, s'empara de lui à la pensée que la jeune, fraîche et belle Délima se chagrinait, priait et ne vivait que pour lui. Ah! sa douceur féminine ne la porterait jamais à outrager les sentiments même d'un ennemi comme l'avait fait cette beauté de haute naissance. Mais de crainte que son silence fût mal interprété par celle à qui il parlait, il prit la parole:

--Je ne puis vous dire, ma chère madame Martel, combien la révélation que vous venez de me faire me rend malheureux, d'autant plus que le testament de mon père m'a laissé dans le sou: je ne puis donc penser à me marier avant bien des années. Dites cela à mademoiselle Laurin et elle comprendra de suite l'inutilité d'arrêter ses pensées sur moi qui en suis si peu digne.

--M. Durand, répliqua avec dignité la bonne femme, Délima vous aime pour vous et non pour votre fortune, et je suis certaine qu'elle sera plutôt portée à se réjouir d'une circonstance qui lui fournit l'occasion de montrer son désintéressément. Ah! qu'elle a un riche caractère!

--Je crois tut cela, mais espérons que vous vous êtes méprise sur ses sentiments...

--Hélas! non, je ne me suis pas méprise, interrompit solennellement madame Martel: j'ai trop de raisons de connaître l'exactitude de ce que je dis. Mais, Dieu merci! vous êtes de retour: cette nouvelle va faire du bien à la pauvre petite.

Quelques heures après, le même jour, Armand entra au salon, et il y vit Délima, devenue plus intéressante encore par une certaine pâleur répandue sur son joli visage. Elle était assise sur le petit sofa, un simulacre d'ouvrage à l'aiguille entre ses doigts mignons. Lorsqu'elle Le vit entrer, elle devint rouge, et, à son grand déplaisir, il se sentit rougir lui-même.

L'entrevue fut très-embarrassante pur les deux; ils faisaient de grands efforts pour calmer leur gêne commune. Mais Armand se remit bientôt. Comme la petite enchanteresse écoutait tout ce qu'il lui disait! Comme il y avait de tendre sympathie dans ses yeux langoureux et de pièges dans la timide admiration de ses regards modestement baissés! Délima faisait une charmante convalescente, et sa subtile influence aurait pu subjuguer une tête plus âgée que celle d'Armand. Toujours est-il qu'il lutta vaillamment contre cette influence et contre les fines batteries de madame Martel qui, à sa façon, était un ennemi aussi redoutable que Délima elle-même. Sans l'intervention de la vieille dame qui était résolue à faire avancer rondement les affaires entre nos deux jeunes gens, les choses n'auraient jamais été plus loin qu'à l'amitié.