Un jour que cette bonne dame était entrée, sous un prétexte futile, dans la chambre du jeune homme, et qu'elle lui faisait un énergique appel en insistant sur le fait qu'il devrait avoir pitié de sa cousine il répliqua assez brusquement:

--Mais ne vous ai-je pas dit, madame Martel, que je suis très-pauvre?

--Ne dites pas cela, M. Durand; vous êtes, au contraire, très riche en possédant un coeur comme celui de Délima. Écoutez-moi: vous allez vous marier avec la petite, et vous resterez avec nous. Nous n'avons pas d'enfants, et nous aurons assez pout nous tous.

Impatienté, Armand se leva en sursaut, mais il se calma presqu'aussitôt en se rappelant les tendres yeux en leurs qui l'avaient regardé si tristement le même matin, lorsque Délima lui avait appris qu'elle avait l'intention de s'en retourner à Saint-Laurent, vu que sa santé, au lieu de s'améliorer, ne faisait qu'empirer. Madame Martel continua par intervalles sur le même ton, et pendant ce temps-là Armand poursuivait sa promenade de long en large dans la petite chambre; puis il entra brusquement dans le salon où Délima était assise à regarder tristement par la fenêtre. Comme de raison l'hôtesse ne le suivit pas là; au bot d'une heure il était encore à côté de Délima. Lorsqu'ils séparèrent ils étaient fiancés.

Il est vrai de dire qu'il lui avait avoué avec hésitation qu'il craignait de ne pas l'aimer comme elle méritait d'être aimée et comme il était capable d'aimer, mais elle lui répondit avec une touchante douceur que ce serait son aspiration et que tous ses efforts tendraient à se faire aimer de lui. Oui, elle était réellement ce que le coeur d'un homme pouvait désirer; cependant en prenant sur sa joue le baiser des fiançailles, au lieu du ravissement qui aurait du remplir cette heure, il se sentit atteint d'une sourde douleur en pensant tout-è-coup à Gertrude avec ses nobles grâces, ses manières engageantes, malgré sa froide et hautaine réserve.

Madame Martel précipita les affaires avec une énergie qui effraya franchement le pauvre Armand, lequel protesta inutilement contre cet empressement.

Quelque temps après, par un sombre et triste matin, à six heures, Armand Durand et Délima Laurin furent mariés. Il n'y eut pas de déjeuner de cérémonie, ni de beaux cadeaux de noces, ni de réunions d'amis et de connaissances pour leur souhaiter bonheur et prospérité. Madame Martel, qui craignait l'intervention de sa famille, avait extorqué d'Armand la promesse de n'écrire chez lui que lorsque l'événement serait accompli; il y avait consenti, d'autant plus volontiers qu'il savait bien quel mécontentement occasionnerait la nouvelle de son mariage.

Lorsqu'ils revinrent de l'église ils furent accueillis par un succulent déjeuner: madame Martel était, comme de raison, toute souriante et remplie de félicitations, et l'aimable mariée elle-même paraissait tout à fait heureuse. Cependant, de temps en temps il passait sur la figure du marié une ombre légère qu'il s'efforçait en vain de cacher, mais c'était peut-être l'effet de l'obscure lueur d'un jour sombre. La question de savoir si la jeune femme qui était à ses côtés lui aiderait à dissiper cette ombre ou à l'augmenter, était du domaine des impénétrables et mystérieux secrets de l'avenir.


XIII