[26] Kodcheh, c'est le mot espagnol coche.

Le lendemain nous quittâmes la ville et, à son extrémité, nous trouvâmes un pont merveilleux sur lequel s'élève la porte de cette ville. Sous le pont l'on voit des moulins et des constructions en grand nombre. De cette ville nous arrivâmes à Cordoue.

Cordoue est une grande cité, une des capitales de l'Espagne. Elle était autrefois une résidence royale. C'est là que résidaient les gouverneurs de l'Andalos, avant l'entrée d'ʽAbd er-Rahman[27], fils de Moʽâwiah. En l'année 168, ʽAbd er-Rahman se transporta d'Er-Résâfah[28], où il habitait, à Cordoue, et fit de cette dernière ville le siège de son empire et la capitale de sa souveraineté et de son khalifat; elle fut la résidence des princes Omayyades depuis le règne d'ʽAbd er-Rahman ed dâkhel et d'autres parmi ses prédécesseurs et ses successeurs. La ville est située au pied d'une montagne qui s'appelle Sierra Morena et sur la rive du fleuve nommé le Wâdy'l Kabîr (Guadalquivir) qui descend des montagnes de Bayâsa (Baeça), des montagnes de Djayân (Jaen) et d'autres. Les chrétiens donnent au fleuve le même nom qu'il portait pendant la domination musulmane. C'est le plus grand de l'Andalos entière; tous s'y réunissent. Il passe à Séville et se jette dans la mer à San Lucar. Au dehors de la ville de Cordoue, on voit un nombre incalculable de vergers, de jardins et de toutes sortes de vignobles.

[27] ʽAbd er-Rahman Ier régna de l'année 138 à l'année 172 de l'hégire (756-788 J. C.)

[28] Le Marâsed orthographie ce nom Er-Rosâfah. Plusieurs localités ont été ainsi appelées, entre autres la Rosâfah de Cordoue, ville que construisit ʽAbd er-Rahman ebn Moʽâwiah ebn Héchâm à Cordoue.

Quand nous fûmes près de la ville, les habitants sortirent à notre rencontre, ainsi que tous les prisonniers qu'elle renfermait et qui proclamaient à haute voix la profession de foi musulmane et faisaient des vœux de victoire pour notre maître El Mansoûr billah. Les enfants des Chrétiens répétaient les mêmes cris que les Musulmans. Lorsque nous eûmes pénétré dans l'intérieur, nous trouvâmes une cité grande, populeuse et où s'exerçaient toutes sortes d'arts et de métiers. La plupart des marchands sont des femmes. Nous logeâmes dans la maison du gouverneur.

Le lendemain nous quittâmes Cordoue après avoir examiné en détail sa grande mosquée-cathédrale si célèbre et dont la renommée s'étend au loin. C'est une mosquée immense, très solidement bâtie et dont la construction est d'une grande beauté. Elle contient trois cent soixante colonnes, toutes en marbre blanc; entre chaque deux colonnes est un arc surmonté d'un autre arc. Elle a actuellement quatorze portes; beaucoup d'autres ont été bouchées. Son mehráb[29] est resté tel quel, sans changement; rien n'y a été changé comme construction par les Chrétiens, si ce n'est qu'au-dessus ils ont établi une fenêtre grillée en cuivre et que devant ils ont placé une croix. Personne n'y pénètre que ceux chargés du soin de cette croix. Rien, soit peu, soit beaucoup, n'y a été ajouté tant dans l'intérieur qu'à son mur. Cette mosquée a une très grande cour avec un bassin au milieu; tout autour de la cour sont plantés cent dix-sept orangers. A l'emplacement du mehráb fait face, dans la cour, le minaret de la mosquée. C'est un grand minaret tout bâti en pierres; il n'est pas aussi haut cependant que ceux de Tolède et de Séville. Il est construit au-dessus de l'une des portes de la mosquée qui fait face à l'emplacement de la chèvre (ʽanzah). Le plafond et les portes de cette mosquée sont restés dans leur état primitif, sans autres constructions nouvelles que celles commandées par la nécessité telles que les réparations ayant pour but d'empêcher le plafond de s'écrouler et autres du même genre. Les Chrétiens ont fait une innovation au milieu de la mosquée. A l'opposite du mehráb, ils ont construit une grande pièce carrée surmontée d'une coupole et ornée de fenêtres grillagées en cuivre jaune. A l'intérieur de cette salle, ils ont placé une de leurs croix et les livres de leurs prières qu'ils chantent avec accompagnement de musique, et autres (objets) semblables. Les portes de la mosquée sont telles qu'elles étaient, avec leur construction primitive et leurs inscriptions arabes sculptées. En face de cette mosquée s'élève la grande qasbah, qui servait de palais au roi de Cordoue et du reste du royaume de l'ʽadouah, alors que celui-ci était réuni sous un même sceptre et avant l'avénement des petits dynastes (moloûk et-tawâïf). Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté! d'en faire de nouveau une demeure de l'islâm par les mérites de son prophète, sur qui soit le salut! Les murs de la qasbah se sont conservés aussi beaux que par le passé; ils sont aussi élevés et se dressent dans les airs à la hauteur de la mosquée. La construction de cette mosquée est si élancée et ses murailles montent si haut dans l'espace qu'on a étayé l'extérieur des murs au moyen de piliers construits en pierres et placés en dehors du mur même. Entre chaque deux piliers est un intervalle (plein) de dix coudées, destiné à consolider les murailles de la mosquée et à les soutenir. Tout autour de la mosquée s'élève une construction à hauteur d'homme faisant saillie comme un balcon et préservant le mur. Cette mosquée est une des plus belles de l'islamisme; la célébrité dont elle jouit nous dispense de nous étendre sur sa description. Elle a, a-t-on dit, les dimensions du Mesdjed el aqsa[30]. J'ai copié dans le livre intitulé Nozhat el mouchtâq fî dekr el amsâr wa'l beuldân wa'l madáïn wa'l afâq[31] le passage dans lequel l'auteur fait mention du Mesdjed el aqsa et où il décrit ce monument, jusqu'à ces mots: «Il n'y a pas dans l'univers entier de mosquée aussi grande, si ce n'est la mosquée-cathédrale qui se trouve à Cordoue, dans l'Andalos. A ce qu'on rapporte, le plafond de la mosquée de Cordoue dépasse dans ses dimensions celui de la mosquée el aqsa; et la cour du Mesdjed el aqsa occupe en superficie deux cents brasses de long sur cent quatre-vingts brasses de large[32]

[29] On sait que le mehráb (de la racine haraba) est la niche vers laquelle se tournent les Musulmans quand ils disent la prière dans les mosquées; il indique la direction de la Mekke. Dans le Guide en Espagne, M. de Lavergne, peu versé dans la religion et la langue des Mahométans, dit que ce mot «est une corruption du vocable arabe min Ruhh qui signifie à peu près, la demeure de l'esprit de Dieu ou du Prophète»!

[30] A Jérusalem. Cf. ma traduction de Moudjîr ed-dîn: Histoire de Jérusalem et d'Hébron. Paris, Leroux, 1876.

[31] Hâdji Khalîfah donne à cet ouvrage, qui est sans doute celui que nous connaissons sous le nom de Géographie d'Edrisi, le titre de Nozhat el mouchtâq fî ekhtérâq el afâq.