[32] Cette citation ne se trouve pas dans la traduction d'Edrisi par Jaubert.
Dans les environs de la ville de Cordoue, sur la rive du fleuve, existent en nombre incalculable, des champs de culture et des pâtures (ʽazâïb) pour l'élève des chevaux; car les chevaux du territoire de Cordoue et de ses environs dans la contrée andalousienne sont, aux yeux des Chrétiens, les plus beaux de l'Espagne entière avec toute son étendue. C'est pour ce motif que le monarque espagnol défend d'y faire couvrir les juments par des ânes, et un châtiment sévère attend celui qui contreviendrait à cette défense: ses biens seraient confisqués ou bien il serait emprisonné ou subirait une autre peine. La production des mulets a lieu chez eux dans une contrée connue sous le nom de Manche, ce qui veut dire signe (ʽalâmah). La Manche est un très vaste pays, de six jours de marche. Le sol en est rude, pierreux; il ne produit que l'absinthe (Chîh) et autres plantes sèches. Cette contrée sépare l'Andalousie de la Nouvelle-Castille. Les mulets y ressemblent ou à peu près à ceux de la Syrie.
La population de Cordoue est adonnée au labourage et à l'agriculture. Le pays andalousien tout entier est peu fourni d'eau à l'exception des fleuves susmentionnés qui le traversent. Les habitants ne se donnent pas la peine d'établir des sâqiah[33] et de tirer l'eau, toutes leurs cultures se faisant en terrains qui n'exigent pas l'irrigation artificielle. Nous entendons dire toutefois qu'à Grenade et dans ses environs les eaux abondent et courent de tous côtés.
[33] Roue mue par une bête de somme et qui, munie de godets, fournit en tournant l'eau pour arroser. Il en existe un grand nombre en Egypte.
Le fleuve est traversé par un grand nombre de ponts très bien construits. A la porte de la ville de Cordoue il en est un grand au-dessous duquel on voit des vestiges d'un autre pont. On prétend que le plus bas est celui qu'établirent les Musulmans; détruit par le courant, il y a environ dix ans aujourd'hui, les chrétiens ont élevé un peu au-dessus un autre pont nouveau, composé de dix-sept arches.
De Cordoue à une ville qu'on appelle El Carpio, on compte quinze milles. C'est une petite ville située sur une élévation du terrain, également à proximité du Guadalquivir. Sur le fleuve sont installées des machines à irrigation (dawâlîb) et des norias (nawáʽîr) qui font monter l'eau du fleuve jusqu'à des jardins groupés au-dessous de la ville. Les habitants sont laboureurs et agriculteurs; ce sont presque des nomades. Sur les deux rives du fleuve on aperçoit un très grand nombre de hameaux et de villages.
De cette ville d'El Carpio à celle qu'on appelle Andujar, il y a vingt et un milles[34]. Andujar est une ville ancienne où l'on trouve des traces de civilisation. Elle est également située sur la rive du Guadalquivir. Ce fleuve est traversé, près de la ville, par un grand pont de l'époque des Musulmans. La plaine (fahs) est couverte d'un nombre infini de champs d'oliviers, de plantations, de jardins et de terres labourées. Ses habitants sont laboureurs et agriculteurs. Selon toute probabilité, la population d'Andujar est issue des Musulmans d'Espagne (Andalos), et le plus grand nombre descend des Oulâd es-Sarrâdj (Abencérages) qui avaient embrassé le christianisme sous le règne du sultan Hasan, dernier roi de Grenade. A ce que prétendent les chrétiens et d'après ce qu'ils rapportent dans leurs chroniques, un des Oulâd ebn Zekry, les Grenadins, à Grenade, avait dénoncé au roi un des Oulâd es-Sarrâdj en l'accusant d'entretenir des conversations et des relations avec la femme du fils du roi. Le roi étant entré dans une violente colère contre les Oulâd es-Sarrâdj qui étaient avec lui à Grenade en fit mettre à mort plusieurs d'entre les chefs. Les Abencérages formaient jusqu'à cette époque la plus forte armée des Musulmans. Andujar, leur ville, resta en leur possession après la conquête de Grenade et de son territoire par les infidèles: ils luttaient pour la défendre et repoussaient les envahisseurs. Aussitôt qu'ils eurent reçu la nouvelle des meurtres commis sur leurs frères à Grenade, poussés par le sentiment de leur honneur outragé, par la honte, la colère et la fureur, ils montèrent à l'instant même à cheval et se rendirent auprès du prince (chrétien) alors régnant. Après avoir embrassé le christianisme entre ses mains, ils sortirent de son palais, se dirigeant vers Grenade qu'ils attaquèrent. Ils assistèrent ensuite avec le roi aux batailles qui se livrèrent à Grenade et sur son territoire. Que Dieu nous préserve de l'erreur après la croyance véritable et de l'égarement après la vraie direction!
[34] On compte par le chemin de fer quarante-neuf kilomètres.
La plupart des descendants de ces (Musulmans) christianisés qui sont à Andujar comptent parmi les nobles de la ville; toutefois leur noblesse n'est pas considérée l'égale de celle qui passe en héritage aux chrétiens de père en fils, comme les titres de duc, de comte et autres semblables. Toute la noblesse dont ils jouissent aujourd'hui consiste pour les descendants des Abencérages devenus chrétiens à se transmettre par héritage le privilège de porter sur l'épaule une croix dessinée sur le vêtement dont ils s'enveloppent. Tel est le signe auquel se distinguent les nobles parmi eux. Les fonctions dont sont investis les restes de cette famille sont la secrétairerie, le gouvernement des villes, la police et autres n'ayant ni une grande importance ni une puissante autorité, telles que le commandement des armées et le gouvernement des grandes provinces ou des villes capitales comme Séville et autres du même rang. Quoi qu'il en soit, ces gens-là sont très nombreux, dans ces districts: leur nombre est incalculable. Parmi eux, les uns revendiquent cette généalogie et d'autres, non. Il en est même qui ont horreur d'en entendre parler. Ceux qui répudient cette descendance et se refusent à la reconnaître se prétendent originaires des montagnes de la Navarre, montagnes éloignées de la Castille et où s'étaient réfugiés les débris des chrétiens lors de la conquête de l'Andalos par les Musulmans. Ils s'enorgueillissent de rapporter leur origine à ces montagnes et au territoire limitrophe. Les descendants de ces anciens Musulmans actuellement investis d'une fonction gouvernementale ne repoussent pas leur généalogie.
J'ai rencontré un jour à Madrid un personnage dont le nom m'échappe en ce moment: il était dans une voiture lui appartenant et plusieurs dames, les unes jeunes, les autres âgées, mais toutes d'une grande distinction et d'une beauté remarquable, l'accompagnaient. Il s'arrêta et, après nous avoir salués à plusieurs reprises, il nous témoigna, ainsi que les dames qui étaient avec lui, beaucoup d'affabilité et de prévenances. Nous répondîmes comme nous le devions à sa courtoisie. Lorsqu'il voulut partir, il se fit connaître, en disant: «Nous sommes de la race des Musulmans, de la descendance des Oulâd es-Sarrâdj.» Dans la suite je m'informai de lui et il me fut répondu qu'attaché au ministère d'État en qualité de secrétaire, c'était lui qui était chargé de lire les requêtes, les pétitions et autres pièces du même genre.