Du hameau de Torre Juan Abad, le mot torre veut dire «tour,» nous arrivâmes à une maison disposée pour recevoir les voyageurs, près d'une ville qu'on appelle Chokalânah (Socalana); car celle-ci est située au pied d'une montagne et écartée de la route. Telles sont les coutumes espagnoles dans toute cette province d'Andalousie et autres lieux du pays de l'ʽadouah: à chaque deux ou trois étapes, ils établissent un fondoq (hôtellerie) ou une maison propre à loger les hôtes et les voyageurs. Quand le voyageur arrive dans l'un de ces établissements, il y descend et trouve telle nourriture qu'il désire, à des prix variés, suivant ses moyens de fortune; il trouve aussi du fourrage pour ses montures et un lit pour lui. Il mange, se repose et nourrit ses bêtes, si c'est pendant le jour. Si la nuit est venue, il n'a qu'à parler et à faire connaître ce qu'il préfère et désire. Quand il veut partir, la femme ou la fille de celui qui est chargé du fondoq ou de la maison installée pour les voyageurs vient à lui tenant à la main une note sur laquelle elle a calculé le prix de sa nourriture et de l'entretien des bêtes de somme, le loyer de la chambre et du lit. Il ne peut refuser de donner tout ce qu'on lui a compté, sans éplucher la note, le maître de l'hôtellerie ou de l'établissement payant au roi pour cette installation une redevance déterminée. Aussi ne rencontre-t-on aucun voyageur en ce pays, son trajet soit-il court ou long, qui passe la nuit en pleine campagne ou qui fasse la sieste là où l'envie l'en prend. Le voyage ne s'accomplit que dans un temps donné, pour un parcours fixé, attendu qu'en partant il sait qu'il fera la sieste dans tel endroit et passera la nuit dans tel autre. Le voyageur ne porte avec lui, pendant la durée de son voyage, ni provisions, ni aliments quelconques; il n'a besoin que de se munir d'argent pour ses dépenses. Ces dépenses sont très fortes à cause des prix toujours élevés. Ainsi tu rencontres en Espagne tel homme désirant vivre sans aucun excès dans le boire ni le manger et recherchant l'économie sans prodigalité. Eh bien! malgré tous ses efforts, un écu ne lui suffit pas. Quant à ceux qui aiment à faire bonne chère, leurs dépenses sont très grandes, et ils ont besoin de beaucoup d'argent.
En dépit de cette prospérité et du grand nombre de hameaux, villages et villes qui existent en Espagne, personne ne peut voyager seul pendant la durée des travaux agricoles dans la Sierra Morena et dans toute la province de la Manche, tant est grande la crainte qui y règne, tant il y a de brigands. Les chrétiens qui étaient chargés du soin de nous conduire prenaient leurs précautions et se tenaient prêts, dès que nous parvînmes dans cette région. Ils n'aimaient pas qu'aucun de nos compagnons et de nos gens allât en avant ou restât en arrière, de peur des accidents. Rencontrions-nous trois ou quatre individus, nous leur demandions pourquoi ils passaient par petits groupes. «C'est que, disaient-ils, de pareilles gens sont à redouter, car quand ils en trouvent l'occasion, dans ces régions peu sûres, ils agissent comme les brigands et il est impossible de découvrir même leur trace. Quant aux brigands, il n'y en a là que rarement.»
Je rencontrai à Torre Juan Abad, pendant que je revenais de Madrid, un homme d'un village appelé Qousara, distant de quelques milles dudit Torre. M'ayant salué et souhaité la bienvenue, il me dit qu'il était lié de grande amitié avec don Alonso, le petit-neveu du roi de Grenade, et prétendit qu'il lui avait écrit de Madrid une lettre dans laquelle il lui imposait l'obligation de nous accompagner dans cet endroit dangereux, et le pressait de ne pas nous quitter pendant notre trajet à travers ce pays, où l'on s'attend constamment à quelque attaque. Cet homme était du nombre des brigands de cette montagne. Il était très fort et très courageux. On raconte qu'à l'époque où il se livrait au brigandage, le roi d'Espagne envoya un jour un détachement de trois cents archers pour le saisir. Il se cacha dans un coin de ces montagnes, et les hommes s'en retournèrent sans avoir pu mettre la main sur lui. Il revint alors dans sa maison à Qousara et, aujourd'hui, il y habite sans rien craindre ni pour sa personne, ni pour ses biens. Cependant il désirerait obtenir du roi un sauf-conduit au moyen duquel il serait en sûreté et qu'il garderait en signe de réhabilitation et de grâce. Quant à lui, pour sa personne, il n'a peur de rien. Nous avons vu ses pâturages (ʽazâïb) et ses chevaux paissant librement sur une grande étendue de terrain, près de la ville. Ils étaient laissés en liberté au milieu des pâturages. Lui-même nous a cité les actes de brigandage qu'il a commis dans cette montagne; mais actuellement il en témoigne du repentir. «Si j'étais prêt pour le voyage, me dit-il, je me rendrais avec toi chez Mouley Ismaʽïl[38] et lui demanderais une lettre de recommandation pour le roi d'Espagne afin qu'il m'accorde ma grâce et que mon esprit soit tranquille. Si, dans la suite, quelqu'un arrivait dans ce pays, je l'accompagnerais et viendrais avec lui.» Lorsqu'il voulut mettre à exécution le projet pour lequel il était venu, c'est-à-dire nous accompagner, nous lui dîmes: «Nous n'avons pas besoin que tu nous accompagnes; il vaut mieux que tu t'en retournes chez toi.» Nous insistâmes pour le renvoyer; mais il refusa et voulut absolument venir avec nous et nous tenir compagnie. Nous le laissâmes donc faire, tant pour qu'il satisfît son désir qu'à cause de l'amitié de don Alonso dont il se prévalait. Il nous accompagna une journée ainsi qu'un de ses amis, et nous quitta après avoir pris de nous l'engagement de retourner à sa demeure.
[38] Mouley Ismâʽîl, que l'ambassadeur désigne plus généralement sous le titre honorifique d'El Mansoûr billah, est le deuxième sultan de la seconde dynastie (Filély) des Chérifs du Maroc, encore régnante. Ce prince, dont le long règne dura de 1672 à 1727, chassa les Anglais de Tanger en 1684. Aidé par Louis XIV, il reprit en 1689 Larache aux Espagnols, auxquels il avait déjà enlevé Mahdiyah huit ans auparavant. Mais il assiégea vainement Ceuta.
Dans ces hôtelleries (fanâdeq) disposées pour les voyageurs se trouvent des chevaux préparés pour les agents en mission et les courriers du gouvernement qui, en une heure, parcourent une grande distance. Voici ce qui a lieu: A peine un courrier approche-t-il dudit établissement, qu'ils appellent dans leur langue bentah[39], qu'on fait sortir un cheval tout sellé et on le lui amène à la porte de l'hôtellerie. On lui présente un verre de vin et deux œufs de poule. Après avoir bu, le courrier échange son cheval contre celui qu'on lui a amené. Le chef de l'établissement le fait accompagner par un autre homme, également à cheval, de telle sorte que, quand il se trouve à proximité de l'hôtellerie suivante, il sonne de la trompette qu'il porte avec lui et qui lui sert à donner le signal. Le courrier, à peine arrivé, trouve le cheval préparé ainsi que le vin et le reste qu'il a l'habitude de prendre. Il remet à son compagnon de route le cheval sur lequel il est venu, pour qu'il le rende à son propriétaire, et en prend un autre en emmenant également un autre homme. Il agit de même à chaque deux ou trois étapes. C'est pourquoi il franchit en un seul jour une distance considérable.
[39] C'est le terme espagnol venta, hôtellerie isolée pour les voyageurs.
Pendant que nous nous trouvions dans la ville de San Lucar, sur l'Océan[40], il nous arrivait de Madrid des lettres du cardinal et des ministres d'Espagne, qui avaient trois jours de date. Nous en étions émerveillés, la distance entre les deux villes étant de plus de trois cents milles.
[40] Litt., la grande mer.
C'est de cette manière que les choses se passent dans les autres pays d'Europe. Toutefois le courrier est obligé, à la première étape, de produire une pièce signée par celui qui l'expédie, attestant qu'il est envoyé dans tel pays, pour que l'hôtelier lui donne le cheval et l'homme qui doit l'accompagner. Une fois qu'il a remis ce certificat au premier hôtelier, ce que lui donne celui-ci est comme une garantie et une caution, dans la crainte qu'on n'ait affaire à quelqu'un qui s'enfuit à cause d'une mauvaise action qu'il aurait commise ou d'un acte quelconque du même genre, et contre lequel il est nécessaire de se prémunir. Dans ce cas les hôteliers encourraient une peine ou seraient taxés d'inexpérience. Le courrier n'a donc plus besoin, après la première étape, ni de certificat, ni de constatation. Le loyer du cheval et du domestique qui l'accompagne est fixé chez eux pour chaque heure. L'hôtelier est tenu de pourvoir à tout le nécessaire. Il acquitte une redevance déterminée entre les mains de l'agent préposé aux perceptions de ce genre, lesquelles font partie des droits d'octroi et revenus du roi. Le courrier paye ce qu'il doit et l'hôtelier donne ce à quoi il est tenu pour ce service particulier, qu'il afferme au commencement de chaque année. La plupart des revenus des (gouvernements) européens proviennent des droits d'octroi et autres semblables.
De cette maison située près de Socolana (nous nous dirigeâmes) vers une autre hôtellerie disposée également pour le logement des voyageurs et qu'on appelle Venta de San Andrès. Les voyageurs y descendent suivant la coutume. Elle est située à proximité de villages attenant les uns aux autres et de hameaux très peuplés. Les habitants de ces hameaux, hommes et femmes, vinrent nous trouver, et aussi leur gouverneur, père de grandes filles, très belles et de fils en bas âge. Il les amena d'une distance de trois milles. Ces gens sont plutôt nomades que civilisés, par suite de leur éloignement des grandes cités, foyers de la civilisation.