A quatre milles de cette hôtellerie, on trouve un endroit où il y a un petit fleuve, et une autre hôtellerie pour loger les voyageurs, ainsi qu'une église à laquelle accourent les chrétiens de toutes les localités, villages ou villes. Cette église possède un merveilleux jardin contenant une source d'eau douce et occupant un vaste espace à perte de vue. Dans cet espace se tient une fois l'an un marché, le premier jour du mois de...[41]. Les voyageurs, les commerçants et les trafiquants s'y rendent de tous côtés et s'y réunissent de tous les points. Pendant quinze jours, le centre de cette contrée est habité sans qu'on élève aucune construction; puis on se disperse et il n'est de nouveau repeuplé que l'année suivante au jour fixé du même mois. Ils appellent cela, dans leur langue, une foire[42]; ce qui signifie «un marché.»
[41] Le nom du mois est resté en blanc dans les deux mss.
[42] En espagnol feria.
De l'endroit de ce marché (nous arrivâmes) à une ville nommée Almenbrilla. C'est une ville qui témoigne d'une ancienne civilisation. La plupart de ces villes portent aujourd'hui le nom de village, parce que les habitants sont devenus nomades et qu'elles ont perdu la signification attachée au mot de ville; en effet, comme les chrétiens, que Dieu les extermine! ne prennent aucun soin de construire des remparts et ne les réparent point lorsqu'ils tombent en ruines, il n'est plus resté aux villes que le nom de village. Le territoire d'Almenbrilla se compose de terres labourables et cultivables. Elle a très peu d'eau, à l'exception des sâqiah qui se trouvent dans ses jardins.
A un mille de cette ville on en rencontre une autre qu'on appelle Manzanarès. Ses jardins touchent ceux d'Almenbrilla. Elle est plus civilisée que cette dernière. Quand nous en fûmes proche, il arriva à notre rencontre des gens d'entre les habitants notables d'une ville nommée Almagro, située à neuf milles de Manzanarès. C'étaient les gendres du chrétien Alépin, l'interprète venu de la part du roi d'Espagne en qualité d'ambassadeur. Ils arrivèrent de leur susdite ville et descendirent dans la maison d'un clerc, leur cousin. Le clerc chez les chrétiens est l'étudiant qui a lu leurs sciences, mais qui n'est pas moine. Toutefois le clerc est aussi assimilé au moine en ce qu'il ne se marie pas. Son costume diffère de celui des moines et des autres chrétiens. Ce sont ces clercs qui disent les messes, ce qui signifie les prières, jouent de l'instrument de musique dans les églises[43] et récitent les livres de leurs prières en chantant. Il en est parmi eux qu'on a mutilés pour rendre leur voix plus belle et plus douce. J'ai vu à Madrid, chez le roi, deux jeunes étudiants qu'on avait soumis à la mutilation: ils étaient attachés au palais pour chanter les prières avec accompagnement de musique, ce que les Espagnols aiment beaucoup. Ces gens qui arrivèrent d'Almagro étaient des notables de la ville, où ils jouissaient d'une grande considération. Ils venaient à notre rencontre. Après nous avoir salués et nous avoir souhaité la bienvenue, ils nous emmenèrent à la maison de leur cousin. Ils avaient préparé un autre logis pour les chrétiens qui nous accompagnaient. Ils dépensèrent pour la circonstance une somme considérable. A notre arrivée dans la ville, nous trouvâmes celle-ci jolie. A son extrémité est une petite qasbah fortifiée et munie d'un mur élevé et de tours; ce mur est entouré d'une seconde muraille, et le tout, d'un fossé servant de défense et habilement creusé. La ville elle-même n'a pas de muraille.
[43] Litt., dans les mosquées.
Nous entrâmes donc dans la maison du clerc, qui nous témoigna une grande joie et nous montra tous les tableaux et autres objets du même genre qu'il avait et dont il était grand amateur. Il nous pria et nous supplia de boire avec lui du vin dont il nous fit un pompeux éloge, nous assurant qu'il était chez lui depuis longtemps et vieux de nombre d'années. Nous lui répondîmes: «Dans notre religion il ne nous est pas licite de boire du vin et notre doctrine religieuse ne nous le permet pas.» Il se mit alors à s'apitoyer sur ce que nous buvions de l'eau froide toute pure. Nous passâmes la nuit chez lui: il avait fait venir ses parentes telles que ses cousines et ses sœurs, attendu qu'il était célibataire. Le lendemain ses cousins sortirent avec nous pour nous reconduire. Après être parvenus jusqu'au dehors de la ville, ils retournèrent dans leurs maisons et leur pays.
De cette ville appelée Manzanarès (nous nous dirigeâmes) vers une autre ville qu'on nomme Mora, c'est-à-dire «Musulmane.» Le motif de cette appellation est, si je ne me trompe, que peut-être elle embrassa le christianisme plus tard que les villes de son voisinage. L'espace compris entre les deux villes est complanté d'un nombre incalculable de vignes; nous voyageâmes, en effet, la majeure partie de cette journée au milieu de vignobles, car dans la plupart de ces districts il n'y a d'autres arbres que les vignes, et cela à cause de la proximité où les habitants de cette contrée se trouvent de Madrid. Ils en ont multiplié la plantation parce que les habitants de la capitale en font une consommation constante, de tous les moments, et quand ils prennent leurs repas. Le vin est leur principale boisson. Tu trouves dans ce pays bien peu de gens buvant de l'eau. Et cependant, malgré la quantité de vin qu'ils absorbent, tu ne rencontres aucun d'eux pris de vin, ou ivre, ou ayant perdu la raison. Celui qui en boit beaucoup au point de s'enivrer est méprisé et n'est compté chez eux absolument pour rien. Ce vin qu'ils boivent, les uns le mélangent avec de l'eau; d'autres le boivent pur en petite quantité. A cause de la prodigieuse consommation qu'ils en font et de la population considérable que renferme Madrid, population composée tant des habitants que de ceux qui y viennent pour séjourner, se fixer ou faire le commerce, le vin s'y vend à un prix très élevé. Il est frappé, à la porte de la ville, d'un droit égal aux deux tiers de sa valeur, mais les gens n'y font pas attention, parce qu'ils ne peuvent en aucun temps se passer de vin, habitués qu'ils sont tous à en faire usage, hommes, femmes et enfants des deux sexes, grands et gens du peuple, religieux, prêtres, diacres, moines, etc. Tout le monde en boit; personne ne s'en prive.
Mora est une ville de moyenne grandeur, plutôt petite. Les habitants sont au même degré de civilisation que ceux de Manzanarès et leur ressemblent. Quand nous eûmes quitté la ville de Mora, après y avoir passé une nuit, et que nous eûmes fait environ quinze milles, nous arrivâmes sur les bords d'un grand fleuve qu'on appelle le Wâdy Takho (Tajo, le Tage); c'est celui qui passe devant la ville de Tolède, située à environ six milles sur la gauche du chemin que nous suivons. La ville s'aperçoit de ce point, à l'horizon, étant située sur une colline qui domine ce fleuve. En cet endroit du fleuve, par lequel nous passâmes, est un grand palais appartenant au roi et où il descend quand il vient chasser sur les bords du fleuve et aux alentours. En effet en passant on a à sa droite, des deux côtés du fleuve, des marais et des fourrés d'arbres. L'accès en est prohibé et ils sont gardés pour la chasse du roi; c'est pourquoi personne ne peut y pénétrer, ni y chasser. Comme ce chemin est celui que l'on suit pour aller à Madrid, dans la Castille et ailleurs, et qu'il n'y a pas de pont sur le fleuve pour le franchir, on a placé de grandes poutres reliées les unes aux autres et on y a attaché des cordes aux deux rives. Lorsqu'il arrive une caravane, une troupe de gens, une voiture ou un convoi de charrettes[44], le bac est approché du rivage du fleuve et les bêtes de somme y descendent sans peine ni fatigue. Un seul homme tire le bac de l'autre bord. Pendant qu'on est dans sa voiture ou sur sa monture, on n'a pas le temps de s'apercevoir (de rien) qu'on a déjà traversé le fleuve et atteint la rive opposée avec la plus grande facilité. On paye pour le passage un prix minime, sans importance. Ce fleuve est d'un aspect grandiose; il occupe un grand espace et coule à larges bords. Ses rives sont occupées par des constructions, des hameaux, des moulins en grand nombre, des métairies en quantité incalculable. On y pêche du poisson, en très petite quantité toutefois.
[44] El ghalayrah men el qarârît.