A la distance de six milles de ce fleuve est un village nomade, sans civilisation, que l'on appelle Bentas. Les habitants portent sur eux pour la plupart le cachet de leur état nomade. C'est là que nous passâmes la nuit, lorsque nous eûmes traversé le fleuve, et c'est de ce village que nous nous mîmes en route le jour qui fut celui de notre entrée à Madrid, cette dernière n'en étant séparée que par une distance de vingt milles. En deçà de la ville de Madrid, à six milles, est une grande ville qu'on appelle Getafé; elle est très grande; néanmoins à cause de sa proximité de la capitale Madrid, c'est celle-ci qui est actuellement la capitale. Là demeurent jusqu'à présent les rois d'Espagne. La civilisation de cette ville de Getafé et d'autres parmi toutes les grandes cités de l'Espagne s'est transportée à Madrid.
Nous arrivâmes à Getafé au milieu du jour. Nous y trouvâmes un des principaux serviteurs du roi, nommé Carlos del Castillo[45] et portant le titre de comte. Il était dans une voiture du roi lui-même, qui l'avait envoyé au-devant de nous, ce comte étant le fonctionnaire chargé par lui d'aller à la rencontre des ambassades qui lui sont adressées des États musulmans et autres. Tel est l'office de ce comte; il n'en a pas d'autre. Cette charge lui vaut trois mille écus par an. Lorsqu'il nous rencontra, il mit pied à terre, nous salua au nom de son souverain et nous fit monter dans la voiture qui l'avait amené, après nous avoir souhaité la bienvenue et témoigné la plus grande politesse. Il voyagea avec nous dans la direction de Madrid. Quand nous en fûmes à un mille environ, nous aperçûmes une foule nombreuse de gens accourus à notre rencontre, les uns en voiture, les autres à pied ou à cheval, etc. Nous arrivâmes à la ville. Elle est située sur une élévation, au bord d'un grand fleuve qui descend de montagnes couvertes de neige; ces montagnes sont celles qui séparent cette région de la Castille appelée Vieille Castille. Madrid se trouve dans la Castille qui porte le nom de Nouvelle-Castille. Le fleuve a beaucoup d'eau pendant l'hiver à cause des neiges qui tombent sur ces montagnes; on l'appelle Manzanarès. Il est traversé par deux grands ponts dont l'un est admirablement construit. L'autre avait été détruit par le courant: on est en train de réunir les matériaux pour sa reconstruction. Les piliers sont déjà achevés, et l'on a établi par-dessus des poutres solides sur lesquelles peuvent passer les voitures, les charrettes et autres véhicules, ainsi que les gens. Nous entrâmes donc dans la ville. C'est une ville grande, bien bâtie, vaste, spacieuse et renfermant une population considérable. Nous y trouvâmes des prisonniers (musulmans) joyeux et contents, proclamant à haute voix la profession de foi et la bénédiction sur le prophète, que Dieu le bénisse et le salue! et faisant des vœux de victoire pour notre maître El Mansoûr billah. Les enfants chrétiens répétaient leurs cris. Nous passâmes, en entrant, devant le palais du roi. Nous l'aperçûmes debout à une fenêtre et regardant de derrière la vitre. «C'est celui-là (le roi),» nous dit-on. Les prisonniers nous accompagnaient, continuant à pousser leurs cris de joie. On nous fit passer par de larges rues, toutes dallées en pierres, jusqu'à ce que nous arrivâmes à une maison située près de celle du roi. C'est une grande maison qu'il réserve pour y loger (les ambassadeurs) qui arrivent des États éloignés et d'une nation autre que les chrétiens. Pour ceux-ci, en effet, la coutume est qu'ils descendent chez le roi durant trois jours et se pourvoient eux-mêmes d'une maison d'habitation, s'ils viennent avec l'intention de résider et d'habiter; car il est dans les habitudes des souverains européens de s'adresser des envoyés qu'on appelle ambassadeurs et qui servent là d'intermédiaires entre eux et les souverains pour la correspondance et les autres affaires qu'ils ont les uns avec les autres. Ceux qui arrivent sans appartenir à ces nations descendent dans cette maison jusqu'à ce qu'ils s'en aillent, comme l'ambassade des Turcs qui vint en Espagne il y a quarante ans. On a prétendu qu'elle arrivait de Constantinople, mais la vérité est qu'elle avait été envoyée par un de ces fous qui voudraient créer des embarras au sultan de Constantinople. Il y a trois ans, il en est venu une de la Moscovie, pays éloigné, situé du côté du pôle nord. Ces ambassadeurs arrivèrent auprès du roi d'Espagne pour demander à sa mère la main d'une de ses nièces[46] qui se trouvait en Allemagne; le roi de Moscovie voulait l'épouser. Mais comme les parents de la jeune fille ne désiraient pas ce mariage, on le fit dépendre de la décision que prendrait sa tante maternelle et on fit partir les ambassadeurs pour l'Espagne. Telle est la cause de la venue de l'ambassade moscovite auprès du roi, d'après ce que l'on a raconté.
[45] Introducteur des ambassadeurs.
[46] Fille de sa sœur.—La mère de Charles II, Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III, mourut le 16 mai 1696.
En entrant dans ce logis, nous trouvâmes une maison très grande; elle avait été garnie de tapis, de tableaux et de tous les approvisionnements. Nous y trouvâmes aussi un serviteur qui veillait à son entretien; c'était un des serviteurs chargés du lit du roi. Il nous transmit les salutations de son souverain, après nous avoir souhaité la bienvenue à plusieurs reprises. Nous demeurâmes là douze jours. Notre entrée à Madrid eut lieu le samedi, septième jour du mois de rabiʽ de notre prophète. Durant ces douze jours, nous recevions la visite du comte qui était chargé de nous, du serviteur de la maison et d'autres personnages de distinction. Ils venaient matin et soir nous saluer de la part de leur maître. «Le roi, nous disaient-ils, désire que vous vous reposiez des fatigues du voyage; il se prépare à vous donner audience et fait les plus grands apprêts pour que votre réception ait lieu en grande pompe.» Aussitôt que les douze jours furent écoulés, le comte chargé de nous vint nous informer que son souverain était prêt à nous recevoir.
Il se mit à nous questionner sur la manière dont nous saluerions, afin d'en donner avis au roi avant notre entrée, attendu que nous étions les premiers de notre nation, que Dieu l'exalte! à être reçus par lui. Nous lui fîmes connaître quel était notre salut entre coreligionnaires et celui que nous donnions aux personnes n'appartenant pas à notre religion. Celui-ci était ainsi conçu: «Que le salut soit sur celui qui suit la droite voie,» sans une parole de plus. Il s'en alla informer son maître de notre réponse. Le roi fut tout étonné de cette formule de salutation à laquelle il n'était pas habitué et qu'il ne pouvait qu'accepter, sachant bien que nous étions fermement résolus à ne pas y ajouter un mot. Le comte revint tenant à la main un papier sur lequel on avait écrit la manière dont nous entrerions, quels personnages étaient désignés pour nous rencontrer à la porte et qui était leur chef, afin que nous fissions attention à l'étiquette les concernant. Il ajouta que le majordome,—ce qui signifie wakîl (préposé),—serait à telle porte accompagné de tels et tels hauts dignitaires et ayant avec lui tels et tels soldats de la garde; qu'à telle porte, il y en aurait tant et tant. «Et à telle porte, nous dit-il, les principaux seigneurs de la noblesse, ducs et autres, viendront au-devant de vous.»
Le lendemain, il arriva chez nous à l'heure fixée; son souverain s'était préparé pour la réception. Il nous conduisit vers le palais. Nous trouvâmes les gens de la ville tous rassemblés, femmes et hommes, et ce ne fut qu'avec de grands efforts et beaucoup de peine que nous pûmes y atteindre, tant la foule était considérable. Quand nous fûmes à proximité de la porte, nous rencontrâmes le majordome, wakîl, accompagné des grands personnages et des soldats. Il salua et nous souhaita la bienvenue. Étant entrés dans la maison qu'ils appellent en leur langue «palacio,» mot qui signifie mechouar, nous commençâmes à défiler devant les groupes de hauts personnages et de grands seigneurs qui nous saluaient. Chacun d'eux se tenait debout à la place qui lui avait été assignée. Puis nous pénétrâmes dans une grande salle surmontée d'une coupole et à la porte de laquelle nous rencontrâmes le secrétaire du grand Conseil. C'est un homme âgé, que la vieillesse a voûté. Il nous fit le meilleur accueil. Il était entouré de plusieurs ducs et comtes. Il nous introduisit dans une autre salle à coupole. Nous trouvâmes alors le roi debout, le cou orné d'une chaîne d'or. Telles sont les coutumes des rois européens. Cette chaîne, chez eux, tient lieu de couronne. A sa droite était une table d'or incrustée de pierreries. Il l'avait fait disposer et placer, pendant notre séjour, après notre arrivée, pour y déposer la lettre du sultan, par respect pour celui qui l'avait envoyée, que Dieu l'exalte! A la droite de la table se tenait un de ses ministres appelé le condestable (connétable); c'est son ministre qui a en mains les revenus et les dépenses ainsi que l'intendance du palais et de tout ce qui regarde particulièrement le roi, sa famille et sa maison. C'est un des hauts fonctionnaires du Conseil. Ce ministre avait à sa droite la reine, qu'entouraient en grand nombre les femmes et les filles des grands seigneurs. A la gauche du roi se tenaient d'autres ministres. Quand nous fûmes entrés dans l'appartement où il se trouvait, il nous souhaita la bienvenue et se montra gai et de bonne humeur, nous témoignant beaucoup de politesse et d'égards. Il nous demanda à plusieurs reprises des nouvelles de notre maître El Mansoûr billah et, en prononçant son nom, il ôta, en signe de respect et d'honneur, le chapeau qu'il avait sur la tête. «Il va très bien, grâce à Dieu,» lui dîmes-nous, et nous lui présentâmes la lettre du sultan, après l'avoir baisée et mise sur notre tête. Il la prit de sa main, la baisa et la déposa sur la table préparée à cet effet; il s'était de nouveau découvert. Ensuite il se mit à nous adresser des questions sur notre voyage et sur la fatigue et les ennuis que nous avions éprouvés en route. Nous lui répondîmes: «(Nous avons accompli le voyage) très bien.» Nous le remerciâmes de ce qu'il avait fait et de ce qu'avaient fait ses serviteurs qui nous avaient escortés pendant la route. Il en fut content et satisfait, et, après que nous eûmes échangé encore quelques paroles, il ajouta: «Louange à Dieu qui vous a fait arriver en bonne santé! Nous reparlerons de l'objet de votre voyage une autre fois.» Et nous sortîmes de chez lui accompagnés par ceux qui l'entouraient et qui vinrent nous reconduire jusqu'à notre demeure.
Ce roi est un homme encore jeune; il est âgé d'environ trente ans[47]. Son teint est blanc; sa taille, petite; son visage est allongé et son front large. Il se nomme Carlos checondo, ce qui signifie «second». Les Espagnols entendent par là qu'il est le second de sa famille portant ce nom. Originaire de la Flandre, en Hollande, il n'est pas de la race des rois d'Espagne qui firent la guerre aux musulmans et s'emparèrent de l'Andalousie, de la Castille et d'autres provinces de ce pays. En effet, le premier de ces rois-là portait le nom de Saint-Ferdinand[48] et c'est celui qui s'empara de Grenade et de tous les musulmans qui restèrent sur le territoire de cette ville. Il avait fixé sa résidence à Séville, que Dieu en fasse de nouveau une cité musulmane! Lorsqu'il mourut, il laissa un fils appelé Ferdinand comme son père et surnommé le Catholique[49]. Il occupa le trône, après son père, durant peu d'années, et mourut sans laisser d'enfant mâle. A sa mort, la royauté fut exercée par sa femme Zábîl (Isabelle), fille du roi d'Aragon. Aragon est une des capitales de cette ʽadouah et une résidence royale.
[47] Charles II naquit le 6 novembre 1661.