[48] C'est Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, qui porte le titre de saint. Il mourut le 30 mai 1252. Il s'empara de Cordoue en 1236, de Séville en 1248, de Xérès, de Cadix, de San Lucar, etc., en 1250. Le roi de Grenade Abou Saïd se rendit son vassal et lui abandonna Jaën. Ferdinand III fut canonisé l'an 1671.

[49] Ferdinand V le Catholique était fils de Jean II, roi de Navarre et d'Aragon; il épousa en 1469 Isabelle de Castille, qui mourut en 1504; lui-même ne mourut qu'en 1516; mais en 1505, Philippe Ier, dit le Beau, et mari de l'infante Jeanne, prit le titre de roi de Castille.

Isabelle resta sur le trône des années; elle sortait, rentrait, montait à cheval, galopait et se livrait à tous les exercices pratiqués par les hommes. De son temps un amiral espagnol découvrit le pays des Indiens actuellement en leur possession. Il vit que les habitants vivaient dans l'anarchie et comme des bêtes de somme. Ils n'avaient aucun équipement militaire; celui-ci consistait en morceaux de bois dans lesquels ils mettaient une pierre à briquet, et ils combattaient ainsi. S'étant donc aperçu de l'état de ces gens et ayant reconnu combien ils étaient simples et ignorants, il revint en Espagne en informer la reine Isabelle. La reine lui fit équiper trois vaisseaux et envoya avec lui de la cavalerie et des canons. Ayant regagné le pays qu'il avait vu, il y débarqua. Les naturels le combattirent; mais il les vainquit, se rendit maître d'eux et se saisit de leur roi. Les Espagnols continuent à posséder dans l'Inde de nombreux territoires et de vastes régions d'où ils tirent chaque année de quoi les enrichir. Par suite de la conquête de ces pays indiens, des profits qu'ils rapportent et des richesses considérables qui en sont tirées, la nation espagnole est devenue aujourd'hui la plus riche et celle qui a les plus grands revenus de la chrétienté. Toutefois l'amour du bien-être et les douceurs de la civilisation dominent chez elle, et c'est à peine si l'on trouve un individu de cette nation qui fasse le commerce ou voyage à l'étranger dans un but de trafic, comme c'est l'habitude d'autres peuples chrétiens, tels que les Hollandais, les Anglais, les Français, les Génois, etc. De même ces vils métiers auxquels se livrent les gens de la basse classe et la lie du peuple sont repoussés par cette nation, qui se regarde comme supérieure aux autres nations chrétiennes[50]. Le plus grand nombre de ceux qui s'occupent de ces basses professions en Espagne sont les Français, et cela parce que leur pays n'offre que très difficilement des moyens d'existence et des ressources. Ils envahissent l'Espagne pour y servir et pour acquérir et amasser de l'argent. En peu de temps ils arrivent à une grande fortune. Il en est parmi eux qui abandonnent leur pays et se fixent dans celui-ci. Bien qu'il y fasse cher vivre, les bénéfices y sont considérables.

[50] Il y a aussi une chose qui contribue fort à laisser les Espagnols sans argent, c'est un nombre prodigieux de Français et de Flamans qui les viennent servir, soit qu'ils travaillent à la culture des terres, ou aux bâtiments, ou aux choses les plus serviles, que les dons Diègues et les dons Rodriguez tiennent si fort au-dessous d'eux soit par vanité ou par paresse, qu'ils aimeraient mieux mourir de faim, que de se résoudre à les faire. Les étrangers ne sont pas si délicats; ils y viennent, et lorsqu'ils ont amassé quelque argent, ils se retirent en leur pays, pendant qu'il en revient d'autres à leur place, qui s'employent aux mêmes choses. L'on en compte jusqu'à quatre-vingt mille qui entrent et qui sortent du royaume de cette manière. (Mémoires de la cour d'Espagne, t. II, p. 395, Paris, 1692.)

Les Espagnols se considèrent pour la plupart comme employés du gouvernement ou faisant partie de l'armée, et regardent comme au-dessous d'eux de s'occuper d'un métier ou de se livrer au trafic et au commerce, dans l'espoir qu'ils seront comptés parmi les nobles ou que, s'ils n'arrivent pas eux-mêmes à la noblesse, ils la lègueront à leurs descendants. C'est une de leurs habitudes que tous les artisans, gens de métiers et commerçants ne peuvent monter en voiture dans la capitale où est le roi. Lorsque l'un d'eux désire obtenir la noblesse ou approcher du gouvernement pour être mis au nombre de ses employés, il abandonne ces professions qu'il regarde comme déshonorantes, avec l'espoir que sa descendance obtiendra après lui un titre nobiliaire.

Quant à lui, en ce qui le concerne, il n'y parviendra pas, quelques efforts qu'il fasse, à moins qu'il ne soit un de ces riches commerçants qui ne tiennent pas la balance ni ne s'asseyent dans une boutique, tels que les grands négociants ayant un vaste commerce et d'immenses richesses grâce auxquels ils n'ont pas besoin de vendre et d'acheter dans les magasins et les marchés. Celui-là, en effet, arrive à la noblesse en quittant le négoce et ne s'en occupant plus du tout.

La noblesse chez eux consiste à porter sur l'épaule, sur le vêtement dont ils s'enveloppent, une croix dessinée d'une manière déterminée. C'est là un degré de noblesse qu'atteint seul celui qui jouit d'une certaine influence dans la chrétienté. Il faut qu'il compte sept aïeux chrétiens d'après des témoignages de chrétiens de toute époque et qui déclarent connaître son père et son aïeul et avoir entendu d'autres et de plus âgés qu'eux certifier qu'un tel, de telle descendance, est chrétien, fils de chrétien, jusqu'au septième de ses aïeux et que parmi ceux-ci il n'y en a eu aucun auquel on puisse reprocher une tache ni même un soupçon de judaïsme ou de toute autre religion non chrétienne. Il reçoit alors l'autorisation de faire dessiner cette croix sur son épaule, après avoir donné dans ce but de fortes sommes aux membres du Conseil et ensuite aux moines qui lui octroient aussi la permission de la porter. C'est là une de leurs croyances et de leurs pratiques erronées. Ce signe de la croix n'est obtenu, ainsi que nous venons de le dire, que par ceux dont l'origine est chrétienne, pure, et par ceux qui, descendant des Andalos (Maures) et appartenant aux grands de leur nation se sont ensuite faits chrétiens pour leurs intérêts: on leur a alors donné ce signe qui indique qu'ils appartenaient dans l'origine à l'islamisme; ce signe est celui de leur noblesse dans cette mauvaise religion, dont Dieu nous préserve!

Mais revenons à notre récit qui avait pour objet de faire connaître ce roi. Nous mentionnerons ses ancêtres et dirons comment lui est échu le trône d'Espagne et d'autres pays tels que la Flandre, le royaume de Naples et les autres états placés sous son sceptre. Voici sa généalogie, que Dieu le jette dans l'abaissement: Charles II, fils de Philippe IV, fils de Philippe III, fils de Philippe II, fils de Charles Quint, fils de Philippe le Beau (hermoso). Ce Philippe le Beau était un grand comte des habitants de la Flandre, où il s'est fait un renom et une réputation et dont il avait le gouvernement. A la mort de Ferdinand le Catholique, qui résidait à Séville, ainsi que nous l'avons dit, et ne laissa pas d'enfant mâle à qui léguer après lui le gouvernement des gens de sa nation, sa femme Isabelle monta sur le trône. Cette reine avait une fille nommée Jeanne qu'elle avait mariée au comte de Flandre nommé Philippe elmoso[51], mot qui chez les Espagnols, signifie «beau jeune homme;» car ce prince était passé en proverbe chez eux, à son époque, pour sa beauté, ce qui lui valut le surnom d'elmoso. Quand la reine Isabelle mourut, sa fille qu'elle avait eue du roi Ferdinand était mariée en Flandre; on envoya quérir cette princesse pour qu'elle héritât du trône de ses ancêtres. Elle arriva avec son mari Philippe le Beau, dont elle avait un fils en bas âge appelé Carlos quinto; quinto signifie «cinquième.» Les Espagnols entendent par là qu'il fut le cinquième souverain du nom de Carlos (Charles) par rapport à ses ancêtres du même nom qui avaient régné avant lui. Toutefois il fut le premier à porter ce nom parmi les rois d'Espagne de cette détestable race, que Dieu en purge la terre! En considération de ce qu'il fut le premier, le petit-fils de son petit-fils porte celui de chekondo, ce qui signifie «second.» La fille de Ferdinand monta donc sur le trône d'Espagne avec son époux; et ce Charles-Quint, son fils, grandit et devint un roi redoutable d'entre les souverains chrétiens, que Dieu les anéantisse! Il était plein de bravoure, de ruse, d'astuce et de méchanceté; il ne resta pas un moment tranquille depuis le jour où il fut devenu grand. Il n'eut ni trêve ni repos qu'il n'étendît les bornes de son empire et de sa domination: il se mit à parcourir les contrées et à les subjuguer dans toutes les régions des polythéistes chrétiens; voyagea, se donna du mouvement, fit marcher des troupes et des armées sur terre et sur mer. On a fait le calcul de ses voyages par mer: ils ont atteint le chiffre de plus de vingt. C'est lui qui vint attaquer Alger avec une flotte nombreuse, composée de vaisseaux et de galères, et qui comprenait plus de trois cents navires. Il avait porté avec lui dans ses navires des instruments de construction et tout ce qui lui était nécessaire comme chaux, pierres, ouvriers, manœuvres. Il jeta l'ancre devant la ville pendant la nuit: les habitants ne s'étaient aperçus de rien, lorsque, à la pointe du jour, ils virent une tour qui les dominait et qui était très forte. Il y avait placé des canons et des mortiers (anfâd). De là il se mit à démolir leurs murailles et à ruiner les remparts, les maisons, les fortifications. Les Algériens serrés de près se trouvaient réduits à la dernière extrémité, et Charles-Quint était sur le point de s'emparer d'eux. Mais Dieu, qu'il soit glorifié! ne le voulut pas et vint au secours de sa religion inébranlable, pour l'élever au-dessus de toutes les religions[52]: il fit gonfler la mer et soulever les vagues, et tous les navires qu'avait amenés Charles-Quint furent engloutis. Le roi ne se sauva qu'avec sept navires et les troupes qu'ils portaient. Il essuya en mer une violente tempête. On a raconté à ce propos qu'ayant arraché de sa tête la couronne qu'il portait, il la jeta à la mer en s'écriant: «Que celui qui veut porter la couronne vienne à Alger la prendre». Il échappa au naufrage, lui et ceux que transportaient les sept navires qui furent sauvés.

[51] Hermoso, en espagnol.

[52] Qor'ân XLVIII, 8.