C'est ce Charles-Quint qui assiégea également Tunis durant son règne et même dans cette expédition dirigée contre Alger. La tour qu'il construisit à Alger est celle connue aujourd'hui sous le nom de tour de Mouley Hasan. Elle subsiste encore actuellement et est très solide: elle domine la ville et en est très proche, à une portée de canon. On la voit à droite en sortant par la porte d'ʽAzzoûn.

Charles-Quint soumit, pendant son règne, des provinces de l'Espagne et d'autres du pays de France, d'Allemagne, de Venise[53], etc. C'est de lui que nous avons parlé précédemment comme ayant fait la guerre au roi de France: il l'amena prisonnier à Madrid, puis le relâcha moyennant une rançon.

[53] Le ms. porte Valence.

Entre autres faits concernant l'histoire de ce roi est celui-ci: quand il eut conquis l'Allemagne et qu'il fut devenu vieux, comme il avait un fils nommé Philippe chekondo, ce qui veut dire «deuxième» de ce nom par rapport à son aïeul le comte venu de Flandre, il l'investit du gouvernement de l'Espagne, de la Flandre et de Milan. Charles avait aussi un frère appelé Ferdinand; il lui donna le gouvernement de l'Allemagne avec le titre d'empereur. C'est de sa race scélérate qu'est issu celui qui règne aujourd'hui, que Dieu le fasse périr et en purge la terre! Après avoir abdiqué en faveur de son fils et de son frère, il se fit moine et, étant entré dans un couvent de religieux, il fit partie de leur communauté. On prétend qu'il embrassa la vie dévote et prit l'habit monacal dans une ville appelée Placencia, dans la province de Castille, à cinquante milles de Madrid. La femme qu'il avait avant de se faire moine était Isabelle, fille du roi de Portugal et sœur de Sébastien qui conduisit une désastreuse expédition dans notre pays en compagnie du fils de Mouley ʽAbd Allah.

Quand ce Philippe II fut monté sur le trône[54], il fut un des rois les plus scélérats de son temps. Il porta aussi la guerre en différents pays et assiégea une des métropoles de la France[55]. Il l'attaqua avec les canons et les mortiers (anfâd), espérant la renverser.

[54] En 1556.

[55] Saint-Quentin, 1557.

On a raconté que dans la ville qu'il assiégea il y avait une église dédiée à Lorenzo er-riâl (saint Laurent)[56] et placée entre la ville et les projectiles lancés par les canons, de telle sorte que les assiégés ne pouvaient être atteints. Or le siège avait traîné en longueur. Comme il n'existait pas d'autre moyen que celui de raser l'église qui empêchait d'atteindre la ville, Philippe fit vœu de construire une autre église plus grande et de la dédier à ce Laurent[57]. Il plaça en conséquence les canons en face de la ville, détruisit l'église et de là atteignit la ville. A son retour, il bâtit l'église qu'il avait fait vœu d'élever. C'est celle qu'on appelle l'Escurial. L'Escurial est situé au pied de la montagne qui est près de Madrid. C'est une construction gigantesque; nous la décrirons en son lieu, s'il plaît à Dieu. Ce Philippe II s'était rendu, à ce qu'on prétend, auprès de son oncle maternel Sébastien, le roi de Portugal qui fit une expédition contre le pays des Arabes, sous le règne du sultan Mouley ʽAbd el Malek, fils du sultan Mouley Mohammad ech-Chaikh, pour soutenir les prétentions du fils de Mouley ʽAbd Allah. Ce Philippe, aussitôt qu'il apprit la nouvelle du (prochain) départ de son oncle pour le pays des musulmans, accourut auprès de lui et, s'étant entretenu avec lui à ce sujet, lui conseilla de demeurer tranquille et de ne pas s'exposer lui-même dans le pays des Arabes, en employant tels moyens d'attaque qu'il pourrait, sans aller en personne au secours de son protégé, attendu qu'il ne connaissait pas cette contrée, qu'il ne lui convenait pas de quitter ses propres états et qu'il n'était pas de force à lutter contre les musulmans en ce moment où le roi se trouvait dans le Maghreb. On a prétendu que son protégé lui montrait des lettres de quelques tribus du Gharb témoignant qu'elles étaient pour lui et prêtes à soutenir son parti. Le roi de Portugal, persistant dans son projet et restant sourd aux conseils de son neveu, ne tint aucun compte des paroles de celui-ci. Dieu voulut que dans cette expédition les musulmans remportassent une grande victoire, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Le jour de cette expédition bénie, le sultan succomba à une maladie dont il avait été atteint pendant la route, lorsqu'il se mit en marche pour aller au-devant des chrétiens, à la nouvelle de leur départ. Les chrétiens citent sa bravoure et son énergie et disent que, tout malade qu'il était, il combattit avec son sabre jusqu'à ce que la maladie l'ayant terrassé, elle lui enlevât la force qui le poussait au combat. Il mourut donc, que Dieu lui fasse miséricorde! En ce même jour, mourut le fils de son frère, Mohammad ebn ʽAbd Allah, qui fut tué ainsi que Sébastien. Tous les chrétiens qui l'accompagnaient périrent; il ne s'en sauva qu'un petit nombre, si petit qu'il n'y a pas à en tenir compte. Le nombre des chrétiens s'élevait, comme on le sait chez nous, à quatre-vingt mille. Les chrétiens prétendent que l'armée commandée par Sébastien dans cette campagne se composait de dix-huit mille hommes, savoir: douze mille Portugais, trois mille Anglais, qu'il avait reçus comme secours en vertu du traité de paix et d'alliance conclu avec l'Angleterre, et trois mille Espagnols que son neveu Philippe II lui avait fournis. Le premier chiffre mentionné, qui est celui établi chez les musulmans, est le vrai. Pour ne pas avoir accueilli le conseil de son neveu et s'être exposé en pays arabe, le roi de Portugal est traité d'imbécile, et on l'accuse de légèreté d'esprit. Cette expédition bénie est la cause de l'affaiblissement de la nation portugaise jusqu'à ce jour. Que Dieu l'anéantisse!

[56] Erreur répétée souvent depuis. La bataille de Saint-Quentin est du 10 août 1557, jour de la fête de saint Laurent. De là le vœu et l'Escurial. (Note de l'éditeur).

[57] L'Art de vérifier les dates porte que la bataille fut gagnée le jour de la fête de saint Laurent.