Quand Sébastien eut été tué et que les Portugais eurent essuyé un désastre pareil, leur roi n'avait pas de fils pour lui succéder sur le trône. Il avait, à ce qu'on prétend, deux frères: l'un était cardinal; l'autre régna après lui pendant peu de jours et mourut sans postérité. La race de leurs rois s'étant conséquemment éteinte par la mort de ces deux frères, Philippe II hérita du trône de Portugal du fait de sa mère Isabelle[58], suivant les lois et règlements qui appellent chez eux la femme à hériter du trône en l'absence d'héritier mâle.
[58] Elisabeth de Portugal.
C'est aussi pendant le règne de Philippe II que les débris des Andalos restés après la victoire remportée sur eux par les chrétiens, se révoltèrent à Grenade et dans ses dépendances[59], à la nouvelle qu'il était arrivé d'Alger des navires amenés par Habîb-réïs, qui était descendu sur le territoire d'Almériyah; ils s'imaginaient qu'il les défendrait. Or il embarqua sur les navires tout ce qu'il put d'habitants d'Almériyah et de ses environs et repassa dans son pays. Les Andalos révoltés se trouvaient dès lors impuissants à lutter contre les chrétiens, qui les taillèrent en pièces. Un grand nombre d'entre eux embrassa le christianisme par force, après la fuite de ceux qui purent s'échapper. Ils demeurèrent dans cette situation, chrétiens et vaincus, quarante ans environ, jusque sous le règne de Philippe III[60], fils de Philippe II. On a soutenu que le roi des Turcs écrivit alors une lettre au ministre de Philippe III en lui demandant de s'employer à faire sortir de cette ʽadouah les survivants de ceux qui avaient été vaincus, bon office qu'il considérerait comme un témoignage d'amitié. Le ministre, usant de finesse, conseilla à son souverain d'expulser les survivants des Andalos qui avaient abandonné depuis peu leur religion. «La plus grande partie d'entre eux (dit-il) est actuellement encore en vie et leur nombre dépasse celui des chrétiens; nous ne sommes pas sûrs qu'ils ne se soulèvent une autre fois. Le mieux est donc qu'ils soient expulsés de cette ʽadouah pour que nous n'entendions plus parler d'eux, et qu'on leur fasse passer la mer afin qu'ils se dispersent dans les États Barbaresques. Leur séjour dans le pays où ils ont été élevés est un danger.» Le roi accueillit favorablement le conseil de son ministre et ordonna de les rassembler et de leur faire passer la mer, à l'exception de ceux qui avaient embrassé le christianisme de leur propre gré, lesquels étaient plus nombreux que ceux christianisés de force, et à l'exception de ceux qui s'étaient cachés, ou avaient imploré la protection de quelqu'un, ou que l'on ne connaissait pas. Quoi qu'il en soit, comme ils étaient en grand nombre, on ne poussa pas très loin les recherches dans toute l'ʽadouah, parce qu'ils étaient mêlés et avaient oublié l'islamisme. La plus grande partie de ceux qui sortirent de l'Espagne à cette époque se composait des habitants de Grenade et de son territoire qui s'étaient révoltés. Leur nombre était considérable. Les chrétiens, à cause du conseil donné par le ministre à son souverain de faire sortir tous ces gens après qu'ils s'étaient faits chrétiens et avaient embrassé le christianisme en si grande quantité, le taxent de judaïsme; suivant eux, il n'a pas donné un conseil conforme à leur religion en faisant sortir ce grand nombre d'habitants, après qu'ils avaient été considérés comme chrétiens.
[59] Cette révolte eut lieu en 1569. Les hostilités cessèrent en 1571, par la fuite d'une partie des rebelles, qui passa en Afrique, et la soumission des autres.
[60] Philippe III, par un édit du 9 décembre 1609, ordonna, sous peine de mort, à tous les Maures établis dans le royaume de Valence de sortir de ses états. La rigueur de cet édit fut étendue, le 10 janvier suivant, à tous les Maures d'Espagne. Plus d'un million de sujets laborieux, commerçants et industrieux quittèrent l'Espagne à cette occasion, laissant des provinces entières dépeuplées. La plupart de ces malheureux fugitifs se retirèrent en Asie et en Afrique. (Art de vérifier les dates.)
Quelques chrétiens sont soupçonnés de judaïsme. C'est pourquoi il existe à Madrid un tribunal composé de plusieurs docteurs de leur religion; tous sont des vieillards. On appelle leur tribunal l'inquisition. Ils s'enquièrent de quiconque est soupçonné de judaïsme, fût-ce même sous le plus léger prétexte. Ils se saisissent de lui et le mettent en prison, après avoir pris ses biens, tous ses effets et ses trésors, qu'ils se partagent immédiatement entre eux. Ils le laissent une année en prison et l'interrogent alors sur ce dont il est soupçonné. Lorsqu'il nie, ils lui disent: «Le signe de ta véracité est que tu désignes celui qui t'a desservi ou accusé.» Il les leur cite un à un jusqu'au troisième. Si celui qui l'a desservi est un des trois qu'il a nommés, et qu'ayant ajouté: «Il y avait entre un tel et moi de l'inimitié à telle époque, pour telle cause» sa supposition et ses soupçons se trouvent fondés, il lui est délivré une pièce pour faire le procès et se disculper. Son procès traîne en longueur devant ce tribunal jusqu'à ce qu'on oublie l'imputation dont il a été l'objet; il ne désirait par ce moyen qu'obtenir sa délivrance. On le fait alors sortir de prison. Dans le cas où ce dont il a été accusé est prouvé ou qu'il en fasse l'aveu, on l'oblige à abjurer le judaïsme et à embrasser la religion chrétienne. Si, abjurant sa religion, il se fait chrétien, on l'extrait (de la prison), on le promène et on l'expose dans les marchés avec une croix jaune sur l'épaule, ce qui signifie qu'il appartenait à la religion juive et qu'il est devenu chrétien. Il conserve cette croix pendant six mois à l'expiration desquels il l'enlève: il fait alors partie de la masse des chrétiens. Lorsqu'il a avoué être juif ou que le fait a été établi par témoins et qu'il n'abjure pas sa croyance, on le brûle sur un bûcher, sans accepter aucune intercession en sa faveur. C'est là le motif pour lequel aucun juif n'entre en Espagne ni en Portugal.
Le dit tribunal est celui désigné pour faire les enquêtes sur cette question et autres semblables dans le but de connaître ceux qui suivent leur religion et ceux qu'on soupçonne d'y porter la moindre atteinte. Personne ne peut diriger une attaque contre ces juges ni les accuser d'erreur ou de passion: ils trouveraient un moyen pour le perdre et un chemin pour s'emparer de lui. Personne, pas même le roi, n'a le pouvoir de délivrer quelqu'un d'entre leurs mains. Quand quelqu'un est sous le coup d'une de ces imputations et qu'il se réfugie auprès du roi pour obtenir sa protection, le souverain ne peut le sauver ni le soustraire à leurs poursuites. C'est au point qu'un de ses ministres, de ses serviteurs ou de ses officiers sur le compte duquel ils auraient un soupçon serait dans l'impossibilité de leur échapper: ils le prendraient partout où ils le trouveraient, fût-ce auprès du roi, dans l'église ou ailleurs. Pendant notre séjour à Madrid, ils accusèrent un des officiers particuliers du roi et de ses ministres d'appartenir à la religion juive: ils se sont emparés de lui et l'ont emprisonné à Tolède, où il est encore actuellement. De même ils ont accusé un autre personnage pendant que nous nous trouvions à Madrid; c'était un des fonctionnaires préposés à une branche des revenus particuliers du roi; ils l'ont saisi lui, sa femme, ses enfants, toute sa famille et ses serviteurs et les ont jetés en prison où ils sont jusqu'à présent. Ils ont mis la main sur les biens et sur tous les effets que contenait la maison de ce fonctionnaire dont la fortune est considérable.
Un des membres de ce tribunal est délégué par le pape qui est à Rome, que Dieu l'anéantisse! Il est envoyé en qualité de son représentant pour ces sortes d'affaires et autres semblables. Les Espagnols l'appellent dans leur langue el nuncio (le nonce).
Les gens accusés de judaïsme parmi ces nations sont nombreux; la majorité appartient à la nation portugaise. Ils descendent, pour la plupart, des juifs qui habitaient ces pays à l'époque des Maures, en vertu d'un pacte et d'un traité de protection que ceux-ci leur avaient accordés. Lors de la défaite des musulmans, ils se réfugièrent du côté du Portugal et s'y cachèrent en se faisant passer pour chrétiens. Il en existe, dit-on, beaucoup en Portugal; un plus grand nombre qu'en Espagne.