A la mort de Philippe III sous le règne duquel, vient-il d'être dit, sortirent d'Espagne les survivants d'entre les Maures qui restaient encore dans ce pays, le trône échut à son fils Philippe Cuarto, ce qui signifie le quatrième du nom de Philippe[61]. Il fut un des rois infidèles les plus redoutés, que Dieu les anéantisse! Sous son règne, la nation portugaise s'étant soulevée appela pour régner sur elle un personnage nommé duc de Bragance et qui était le père du roi actuel de Portugal. Sa femme était la sœur d'un duc, grand d'Espagne et d'un rang élevé dans la noblesse. Il s'appelait le duc de Médina Sidonia. On prétend que son aïeul, don Alonso de Guzman, était un grand (personnage) dans la ville de Tarîf lorsque Târeq, que Dieu lui fasse miséricorde! entra dans l'ʽadouah. Cette famille continue jusqu'à présent à porter le surnom de Guzman. Quand les Portugais appelèrent le duc de Bragance à régner sur eux, il consulta sa femme sur l'invitation qui lui était faite. Elle lui donna le conseil d'accepter. «Régner une seule nuit, lui dit-elle, vaut mieux que de rester duc pendant cinquante ans.» Il accepta donc leur offre. Il existait à ce sujet un accord entre lui et le frère de sa femme, qui habitait à cette époque la ville de San Lucar. Entre San Lucar et le Portugal est une ville nommée Ayamonte; là se trouvait un marquis très puissant, un des hommes les plus considérables de l'Espagne: il portait le titre de marquis d'Ayamonte. Il entra avec eux dans la convention. Un autre duc, connu sous le nom de duc d'Yjar, embrassa également leur parti. Ce dernier, aussi bien que chacun des autres, ambitionnait le trône pour lui-même. Philippe IV ayant eu vent de ce qu'ils concertaient manda ces trois personnages qui étaient au nombre de ses sujets et des habitants de son royaume et les fit venir à Madrid avant qu'ils sussent qu'il avait connaissance de leurs projets. Il les soumit à toutes sortes de tortures et leur arracha des aveux, car il avait surpris des lettres qu'ils s'adressaient les uns aux autres et qui indiquaient leurs intentions de rébellion. Le duc de Medina Sidonia avoua promptement. Le roi, à cause des liens d'amitié qui existaient entre eux, le relâcha et l'exila dans une ville appelée Valladolid, après lui avoir enlevé son gouvernement et sa province; il était, en effet, capitaine de toute la côte de la mer limitrophe avec notre pays, que Dieu le garde! Les deux autres, malgré les plus grandes tortures, ne firent aucun aveu. Le roi les fit sortir (de prison) avec leurs serviteurs, qui étaient au courant de leurs desseins, et les serviteurs du duc de Medina Sidonia et les fit conduire sur la place de Madrid où ils furent tous mis à mort. Alors éclata entre le Portugal et le roi d'Espagne une guerre qui dura environ vingt-six ans jusqu'à ce qu'elle s'éteignît par la mort de Philippe IV. La mort de ce prince eut lieu en l'année 1666 de leur ère chrétienne, correspondant à l'année 1077 de notre ère[62]. Le roi de Portugal paya alors (une somme) aux Espagnols.
[61] Il succéda à son père le 31 mars 1621.
[62] L'année 1077 de l'hégire commença le 23 juin 1666 vieux style.—D'après l'Art de vérifier les dates, Philippe IV mourut le 17 septembre 1665.
Le roi d'Espagne Philippe IV eut un grand nombre de fils; mais comme ils étaient illégitimes, ils ne purent, suivant leurs règles, hériter du trône. Il avait épousé une fille de son oncle paternel l'empereur d'Allemagne[63]: il l'avait fait venir avec l'intention de la donner pour femme à un fils qu'il avait; mais celui mourut peu de temps après l'arrivée de cette princesse à Madrid. Puis sa propre femme[64] mourut. Aussitôt que la princesse fut devenue nubile, il la demanda en mariage pour lui-même et l'épousa. Elle lui donna un fils, Charles II, le roi actuellement régnant.
[63] Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III.
[64] C'est-à-dire sa première femme, Isabelle ou Elisabeth, fille de Henri IV, roi de France; elle mourut le 6 octobre 1644.
A la mort de Philippe IV, comme son fils était encore en bas âge[65], ce fut sa mère qui régna. Quant à ses autres fils qui ne pouvaient hériter du trône, le plus grand nombre d'entre eux embrassa la vie monacale. De ce nombre est le moine aujourd'hui moufti de Malaga et qu'ils appellent dans leur langue alsoubisbo[66], ce qui signifie moufti. Un autre de ses fils se nomme Juan d'Autriche: il s'est signalé chez eux par sa bravoure, son esprit indépendant et son audace. Investi du commandement des armées et dirigeant les forces militaires du pays, il prenait part à toutes les guerres, pendant la durée du règne de la femme de son père et durant l'enfance de son frère du côté paternel. Ayant acquis par ses hauts faits d'armes une grande influence, il ne laissa personne donner un avis ni une opinion; il se mit à dicter des lois (aux ministres) et à se livrer à des actes qu'ils ne connaissaient pas auparavant: il gourmandait les membres du Conseil et la reine, la femme de son père. «Je n'agis ainsi, disait-il, que dans le but d'être utile à mon frère jusqu'à ce qu'il soit grand; je ne suis qu'un de ses serviteurs.» Mais les membres du Conseil et la reine conçurent de grands soupçons à son égard, ne doutant pas que sa conduite ne fût dictée par son désir de s'emparer du trône. La reine avait auprès d'elle un homme appelé le duendi[67], qui était l'agent particulier de ses dépenses; il lui reprocha ce qui se passait. Don Juan d'Autriche se saisit de lui et l'emprisonna dans une tour fortifiée, située sur une hauteur dominant un village du nom de Souigra (Consuegra), à dix-huit milles de Tolède, sur la route qui conduit de cette ville dans l'Andalousie. Cette tour extrêmement défendue et fortifiée est de l'époque des musulmans; elle est si élevée que la vue s'étend de là sur un grand nombre de villes, de hameaux et de villages de la province de Tolède. Entourée de deux hautes murailles, elle renferme à l'intérieur une église habitée par quelques moines. Je suis entré dans cette tour et y ai vu des vestiges de construction solide et de fortification qui attestent les efforts des ouvriers qui y travaillèrent en ce temps-là, que Dieu leur fasse miséricorde! Quand le duende eut été emprisonné dans le dit lieu, don Juan défendit qu'on l'en fît jamais sortir et se mit à éplucher la conduite et la situation des membres du Conseil: il surveillait leurs décisions, examinant ce qu'ils conseillaient, les avis qu'ils donnaient et ce qu'ils se proposaient de faire; approuvant ce qui lui paraissait bon et rejetant ce qu'il regardait comme mauvais; diminuant les dignités et les traitements des fonctionnaires. «Celui-ci, disait-il, ne mérite pas de prendre ce (traitement). Pourquoi cet autre mange-t-il tout cet (argent)?» Il en arriva même à reprocher à la reine ce qu'elle dépensait pour ses plus stricts besoins. Cela dura ainsi jusqu'à ce que son frère eut atteint sa quatorzième année. Un jour il le prit et l'ayant emmené dans le royaume d'Aragon il lui ceignit la couronne; puis, l'ayant reconduit à Madrid, il se mit à agir comme son lieutenant, à l'égal d'un serviteur. Son influence continua à l'emporter sur celle de la mère de son frère et il finit par l'expulser de Madrid dans la ville de Tolède. Elle resta là une année et demie. Quelque temps après Juan d'Autriche étant mort[68], elle retourna à sa résidence. Le duende, qui était en prison, fut mis en liberté et partit pour un des pays de l'Inde, où il se trouve encore jusqu'à présent, investi d'un grand gouvernement.
[65] Charles II était né le 6 novembre 1661.
[66] En espagnol, arzobispo, archevêque.
[67] Sur le duende de la Reina (l'esprit-follet de la reine), don Fernando Valenzuola, on peut voir les Mémoires de la cour d'Espagne, Ire partie, Paris, 1632.