Ainsi, voilà un moine qui se retire avec une femme dans une chambre fermée à clef, au moment où elle confesse les péchés qu'elle a commis, soit adultère, soit autres, de façon à ne lui rien cacher et à ne lui celer aucun péché commis par elle.
Or, quand elle avoue avoir péché par adultère ou autre fait semblable et qu'il est seul avec elle, comment se peut-il qu'il ait des scrupules à son égard, avec tout ce qui se dit de la facilité avec laquelle on se livre à l'adultère dans leur pays? Pareille faute commise par des moines n'a rien d'étonnant.
Un fait de ce genre s'est produit cette année à Madrid, où une jeune fille vierge est devenue enceinte. Quand on l'a interrogée, elle a avoué avoir eu des relations avec un de ses frères qui était clerc. Il a été arrêté et envoyé aux navires appelés galères[106].
[106] En arabe, aghrébah, pl. de ghorâb, «corbeau.»
De même quelqu'un en qui j'ai confiance m'a informé qu'il connaissait dans la ville de Ceuta, puisse Dieu en faire de nouveau une cité musulmane! une jeune fille très belle qui fut déflorée par un moine, son oncle; son aventure ayant été divulguée, il lui fut impossible après cela de se marier. Elle existe encore actuellement. Les récits de ce genre abondent; il est inutile de les mentionner.
Ces deux exemples sont donnés comme une preuve du peu de jalousie qui entre dans le caractère de ce peuple; mais des faits de cette nature se produisent fréquemment. Ce qui le prouve, c'est ce que j'ai entendu (de la bouche) d'une femme fort belle, dans la ville de Séville. Elle était venue chez nous avec sa mère et ses deux sœurs pour nous faire visite. La conversation s'étant engagée sur les moines et les clercs en général, en présence d'un grand nombre de chrétiens, elle soupira et dit: «Les moines! Maudit soit qui se fie à eux!» Comme nous lui demandions la cause de son exclamation, elle répondit: «Je les connais mieux que personne, et n'ai pas besoin de m'expliquer davantage.» Ses paroles nous causèrent d'autant plus d'étonnement qu'il y avait là plusieurs clercs et qu'elle ne tenait aucun compte de leur présence, malgré l'autorité dont ils jouissent parmi les chrétiens et le rang qu'ils occupent dans la société; car ce sont eux qui dirigent leurs prières, et c'est à eux qu'hommes et femmes confessent leurs péchés. Malgré cela et leur grand nombre, il y a parmi eux des hommes doués d'un bon naturel, qu'on voudrait voir dans une droite voie. Que Dieu nous accorde le salut! Tel j'ai vu à l'Escurial, dans la grande église appelée l'Escurial, un vieillard d'une conduite et d'un caractère excellents; à une physionomie gaie et souriante, il joignait une affabilité qu'on ne saurait décrire. Cet homme était le supérieur de cette église; il en avait la haute administration; à lui appartenaient les décisions la concernant ainsi que celles intéressant les hameaux situés autour de l'église et les villages en dépendant. Il abandonna les fonctions de supérieur et résolut de quitter le monde pour se livrer à la vie dévote, renonça à ses titres de noblesse et à l'attachement qu'ils inspirent, et en fit l'abandon en faveur d'un de ses élèves, nommé don Alonso. Ce moine, supérieur actuel de l'Escurial, montrait également un caractère doué d'une grande gaieté et de beaucoup d'enjouement et était excessivement aimable dans sa conversation et affable dans ses manières. Après que nous eûmes fait sa connaissance, il ne cessa, pendant la durée de notre séjour à Madrid, de venir nous faire visite toutes les fois qu'il se rendait chez le roi, car il occupait un rang élevé à la cour, et nous recevions de ses lettres de l'Escurial.
Ce nom d'Escurial est celui d'une église. Nous avons mentionné ci-devant la cause de sa construction, sous le règne de son fondateur, Philippe II, alors qu'il avait assiégé une ville appartenant aux Français[107]; il l'avait canonnée et bombardée. En face des canons se trouvait une église dédiée à un religieux nommé Laurent er-riâl. Le roi, après avoir fait vœu d'en construire une plus grande, abattit l'église et atteignit la ville. A son retour, il bâtit l'église qu'il avait fait vœu de construire sur le penchant de la montagne qui sépare la Nouvelle et la Vieille-Castille. Elle est située à vingt-un milles de la ville de Madrid[108]. L'église et tout ce que renferme l'édifice, palais du roi et ses dépendances, sont bâtis en pierres dures semblables au marbre[109] qui furent transportées de la montagne dominant l'église. Ce sont des pierres très grandes. On dit que, lors de la construction, on établit, depuis l'emplacement de l'église jusqu'au sommet de la montagne, un immense pont tout en bois pour que les charrettes[110] chargées de pierres fussent traînées sur ce pont et les pierres mises en place sans qu'on eût la peine de les porter; le travail devint ainsi plus facile. Cependant ces pierres sont terriblement grandes. Il ne reste plus aucun vestige indiquant la place de ce pont. Mais comme on raconte qu'il était tout en bois, il n'a pu avoir une longue durée. La montagne dont nous venons de parler est très haute et très élevée; entre l'église et le sommet de la montagne, il y a près d'une étape (mesâfah) de montée.
[107] Saint-Quentin.
[108] On compte de Madrid au village de l'Escurial 35 kilomètres. Le chemin de fer y conduit aujourd'hui en deux heures. L'Art de vérifier les dates dit que le village est situé à 10 lieues de Madrid.
[109] Toute la construction est en granit.