Cependant il y a parmi eux bien des gens qui, si l'on converse avec eux et qu'ils entendent parler de la vraie religion et de la droite voie dans laquelle se trouvent les Musulmans, se montrent bien disposés pour l'islamisme, en font l'éloge, l'approuvent et ne refusent pas de prêter l'oreille à ses enseignements, ainsi que nous en avons été témoin plus d'une fois. Ce sont leurs clercs et leurs moines, ces esprits rebelles, qui sont animés de la haine la plus vive et ont le cœur le plus endurci; ces misérables sont les plus obstinés dans leur impiété, que Dieu nous en préserve! En effet, nous avons rencontré un bon nombre de leurs clercs et de leurs moines versés dans leur religion, et avons parlé avec eux de leurs prétentions au sujet du Messie, que Dieu soit exalté au-dessus de ce qu'ils disent! Nous les avons trouvés les pires gens comme croyance et les plus tenaces dans leur opiniâtreté.

J'ai rencontré à Madrid un de leurs religieux qui arrivait des pays d'Orient: il parlait l'arabe et comme il avait fréquenté les Musulmans et vécu au milieu d'eux il avait quelques notions de leur religion. A la fin de notre discussion je lui adressai cette question: «Que dis-tu du Messie?»—Il répondit: Il émane de Dieu.—Conséquemment, lui repliquai-je, en disant qu'il est comme une partie d'un tout, tu le fractionnes. Or le créateur, que sa majesté soit exaltée! ne se fractionne pas. Si tu dis qu'il est comme l'enfant (qui est engendré) du père, tu arrives nécessairement à un deuxième enfant, à un troisième, à un quatrième jusqu'à l'infini. Et si tu dis: «par voie de changement,» tu te prononces forcément pour une corruption. Or Dieu, grande est sa majesté, ne change pas et ne se transporte pas d'un état à un autre. Il ne reste donc plus que (l'émanation) par voie de création de la part du créateur et c'est la vérité, sur laquelle il n'y a pas de doute.» Mais le moine persista dans l'opinion sur laquelle est basée leur croyance, qui est celle du pape, à savoir la transformation (estéhâlah). Que Dieu soit élevé très haut au-dessus de leur dire!

Un autre jour, nous reçûmes la visite d'un prêtre européen: il ne savait pas un mot d'arabe. Nous nous mîmes à discuter avec lui à l'aide d'un interprète qui lui traduisait nos paroles dans sa langue étrangère. Après avoir réfléchi une heure, il dit: «Par Dieu, le discours que vous tenez, la raison l'accepte et l'oreille n'en est pas choquée; toutefois c'est un miracle extraordinaire et une des plus grandes preuves qui s'emparent des intelligences qu'un fait tel que celui-ci, arrivé au Messie et consistant en ce qu'un homme soit engendré sans père et soit l'auteur des choses surprenantes et des miracles accomplis de son temps par le Messie, en guérissant les malades et les infirmes, en ressuscitant les morts, etc., ce qui n'est nié ni contesté, comme nous le soutenons nous-mêmes, c'est là un grand fait.» Ce moine était le supérieur de son ordre. Les religieux de cet ordre venaient fréquemment nous visiter. Après qu'il fut parti, il leur défendit de venir nous voir, par crainte pour eux. Un jour qu'ayant rencontré l'un d'eux je lui demandais pourquoi il n'était plus venu, il m'apprit que son supérieur lui en avait fait défense. Il ne laissa aucun des siens nous rendre visite jusqu'au moment où nous fûmes près de notre départ de Madrid. Il vint alors et nous fit ses adieux dans les meilleurs termes.

La cause de la persistance de ces gens-là dans leur croyance est qu'ils suivent le pape, qui leur explique leur religion et leur dicte les lois; il leur trace en cela la route des gens de la déviation et de l'égarement parmi les anciens tels que Paul qui leur a raconté les évangiles qu'ils ont aujourd'hui entre les mains, mensongèrement attribués à quatre personnages, Jean, Marc, Luc et Matthieu, qui auraient été, à ce qu'ils prétendent, du nombre des disciples de Jésus, ce qu'à Dieu ne plaise.

Ils prétendent que ce Paul était un de ceux qui recherchaient les partisans du Messie, les persécutaient et les faisaient mettre à mort. Pendant qu'il se rendait à Jérusalem pour continuer ses recherches, une vision lui apparut, et il s'évanouit. Quand il revint à lui, elle lui dit: «Paul, jusqu'à quand me repousseras-tu?» Il se leva; il avait perdu la vue. La vision le laissa accomplir son repentir, puis elle lui dit: «Va-t'en à tel endroit de Jérusalem et cherche le prêtre un tel: il te rendra la vue.» Paul alla immédiatement au lieu indiqué et, ayant recouvré la vue, il changea complètement de conduite. Il s'est considéré comme un envoyé du Messie et a raconté aux chrétiens ces évangiles suivant ce que sa volonté lui a dicté d'impiété et d'erreur, que Dieu nous en préserve! C'est d'après ses préceptes erronés que les chrétiens continuent à se conduire. Nous demandons à Dieu de nous accorder le salut et de nous maintenir dans la religion inébranlable et la droite voie.

Par suite de l'égarement dans lequel ces moines jettent les autres chrétiens et des choses qu'il est illicite d'entendre et qu'ils ont inventées; à cause du grand nombre de moines et de clercs, à peine trouverais-tu une maison de chrétiens dans laquelle il n'y ait pas un moine s'y rendant chaque jour pour répandre dans l'esprit de ses habitants toutes ces impiétés qu'ils leur débitent. C'est au point qu'ils les obligent à leur déclarer les fautes et les crimes qu'ils commettent. A cet effet, ils ont établi un usage auquel grands et petits sont soumis et qui consiste en ce que chacun d'eux confesse au moine autorisé pour cet objet et lui dévoile les fautes qu'il s'imagine avoir commises, en lui disant: «J'ai commis tel jour, à telle heure, telle faute; le démon m'a égaré et s'est présenté tout à coup à mon esprit; j'ai fait, puis j'ai fait (telle chose),» de telle façon que le moine seul, autorisé dans ce but, l'entend et a connaissance de ces actes. Le moine dit à celui qui se confesse: «Il faut faire pénitence de ce péché, cesser de le commettre et ne plus y persévérer. Propose-toi donc fermement de te repentir et de ne plus recommencer; peut-être Dieu te pardonnera-t-il. Par la puissance de telles et telles paroles, qu'ils prononcent, ton péché t'est pardonné.» Ils obligent à cette confession les hommes, les femmes, les enfants, etc., et pas moins d'une fois chaque semaine.

Le dimanche, les femmes se rendent toutes aux églises pour se confesser. On appelle cet homme confesseur. Celle qui ne se présente pas à l'église, le moine vient la trouver dans sa maison et l'oblige à se confesser: il entre avec elle dans un lieu retiré situé dans un coin de la maison; tous deux ferment la porte du réduit dans lequel la femme entre avec le moine. Il reste avec elle ce que Dieu veut, jusqu'à ce qu'elle sorte purifiée de tout péché, chargée de réprimandes sévères et de reproches. Quand son mari rentre et la trouve en tête à tête avec le moine, il lui est impossible de pénétrer auprès d'elle et il ne peut les déranger tant qu'ils n'ont pas terminé l'affaire pour laquelle ils se sont enfermés. Personne ne peut porter une accusation contre un de ces moines pour quelque motif que ce soit, fût-on témoin oculaire de l'action la plus honteuse. Ajoutez à cela que ce peuple est de sa nature très peu jaloux de ses femmes; car les hommes ont accès auprès des femmes des autres, que le mari soit absent ou présent.

Le pape oblige également tous les peuples chrétiens à se confesser aussi une fois à la fête de Pâques: tous les catholiques, hommes et femmes, se rendent à des églises spécialement affectées à cette confession, tous les jours de Pâques. Le grand et le petit, la femme et l'homme, l'enfant et la jeune fille, se confessent de tous les péchés qu'ils ont commis et prennent la ferme résolution de renouveler leur repentir: il leur est délivré à l'appui de cela des billets en nombre égal à celui des personnes de la maison et portant qu'un tel s'est confessé dans telle église, telle année. Les jours de Pâques étant arrivés, le moine se présente successivement dans chaque maison et se fait remettre les billets un à un, après s'être assuré du nombre des personnes qui habitent la maison, afin de savoir si toutes se sont confessées.

Quand, en recevant les billets, le moine trouve quelqu'un qui a égaré le sien, ou si quelqu'un des habitants de la maison est resté sans se confesser, c'est une grande abomination et son auteur a commis un crime énorme: il est obligé de donner pour avoir failli et avoir persisté (dans le péché) une somme d'argent déterminée, et alors il se confesse afin d'être absous de sa faute.

Ils s'appuient à cet égard sur ce qui leur est relaté dans leurs évangiles qui ont cours parmi eux comme ayant été énoncés par le Messie, que sur notre prophète et sur lui reposent la prière et le salut! «Celui qui vous fait du bien, a-t-il dit, soyez-lui en reconnaissants, et celui qui vous demande pardon, demandez-lui aussi pardon.» Or le pape a enseigné ces paroles à ses sectateurs avec un sens opposé. «Pardonnez-lui,» aurait dit le Messie. Aussi leur donne-t-il la permission de pardonner et leur enjoint-il de le faire. Toutefois il n'accorde cette autorisation qu'au moine ayant passé la quarantaine, instruit dans leurs sciences, connu parmi eux comme un homme sûr et fiable. Et cependant si les chrétiens découvrent chez ces religieux ou chez l'un d'eux quelque vice ou quelque abus de confiance, c'est à leurs yeux un péché capital impardonnable d'ouvrir la bouche sur le compte d'un moine ou de l'accuser d'une faute, lors même qu'on en aurait été le témoin et qu'on aurait constaté le fait. Celui qui se rendrait coupable d'une telle accusation serait obligé de lui faire des excuses ou de s'échapper, malgré la certitude qu'ont tous les chrétiens de leurs vices et de leurs défauts. Plus d'une fois quelques-uns de ces moines ont donné des preuves de leurs imperfections et de leur ruse et se sont livrés à des actes réprouvés par la raison et par la nature. Ils vivent, il est vrai, dans la tranquillité et le repos, mais l'homme est sujet à l'erreur et aux fautes.