La reine et la mère du roi font de même: chacune d'elles nourrit treize femmes pauvres et leur donne un repas semblable à celui que le roi a fait servir aux hommes.
Ce lavement des pieds est, dans leur croyance, d'après ce qui est écrit dans leur évangile, une œuvre pie et une pratique conservée à l'imitation de ce que fit le Messie le jour de la Pâque, c'est-à-dire que, le jour de la Pâque étant venu, il désira rompre le jeûne. «Où veux-tu que nous te préparions la Pâque pour manger?» lui demandèrent ses disciples. «Allez, leur répondit-il, à tel endroit, qu'il leur nomma, jusqu'à ce que vienne à votre rencontre un homme portant une jarre d'eau. Suivez-le à l'endroit où il entrera et dites au propriétaire de la maison: «Le maître veut manger la Pâque chez toi.» Ils partirent donc et trouvèrent l'homme porteur de la jarre d'eau; l'ayant suivi jusqu'à l'endroit qu'il leur avait décrit, ils dirent au propriétaire de la maison: «Le maître te dit: Prépare-lui la Pâque pour qu'il la mange chez toi.» En conséquence cet homme apprêta la Pâque et le Messie arriva avec ses disciples au nombre de treize. Il mangea la Pâque avec eux et, lorsqu'il eut fini de manger, il se leva debout, prit une serviette dont il se ceignit les reins et se mit à laver les pieds de ses disciples l'un après l'autre. Quand il fut arrivé à Samʽân es-safa (Simon-Pierre), celui-ci lui dit: «Toi, me laver les pieds!» Le Messie lui répondit: «Ce que je fais, tu ne le connais pas maintenant, mais tu le connaîtras par la suite.» Simon lui répliqua: «Jamais tu ne me laveras les pieds.—En vérité, je te le dis, reprit le Messie, si je ne les lave pas, tu ne seras pas des miens.» Alors Simon dit: «O mon Seigneur, tu ne me laveras pas seulement les pieds, mais bien les mains et la tête.» Le Messie reprit: «Si moi, votre maître, je vous ai lavé les pieds, à plus forte raison devez-vous vous laver les pieds les uns des autres. Je vous ai seulement donné ceci pour exemple, car, comme je vous ai fait, vous ferez aussi.»
Tel est le motif pour lequel le roi lave les pieds de ces pauvres. De même font les notables, les grands et tous les personnages qui, par la considération et la fortune, occupent un rang élevé.
Ils prétendent également que le Messie, pendant qu'il célébrait la Pâque avec ses disciples, leur dit: «L'un d'entre vous me livrera cette nuit.» Chacun d'eux se mit à protester de son innocence avec serment. Or il y avait parmi les treize disciples un homme appelé Judas l'Iscariote, qu'ils croient avoir été du nombre des disciples: le diable lui suggéra de s'entendre avec les juifs et ceux qui s'acharnaient contre le Messie, et le leur ayant vendu pour trente pièces d'argent, il le leur livra la nuit où il fut saisi pendant qu'il était à prier dans le jardin. Ce Judas arriva avec les gardes venus pour s'emparer de sa personne.
Pendant que le roi donne à manger aux pauvres le jour de Pâques et qu'ils s'en vont, tous les chrétiens, les prêtres et les moines, dignitaires et bas clergé, se rassemblent, sortent tout ce qu'ils ont de croix et d'images qu'ils adorent et les promènent dans toutes les rues de la ville. Ils portent un nombre incalculable de cierges allumés en plein jour. Personne ne peut se dispenser de porter les cierges et de marcher devant les croix et les images. Ils se rendent ainsi d'une église à l'autre, en manifestant avec cela leur affliction et leur piété. A ce qu'ils prétendent, le crucifié fut traité de cette manière. Conséquemment ils promènent son image qui le représente debout dans un jardin et dans l'attitude de la prière: un ange est descendu auprès de lui, tenant à la main la coupe de la mort, vers laquelle il tend la main pour la saisir. Puis ils promènent une autre image accompagnée d'une troupe de gardes: c'est ainsi, assurent-ils, qu'ils s'acharnèrent contre le Messie. Ensuite vient la figure du Messie, qui vient d'être flagellé et porte des traces de fouet entre ses épaules. Ils le représentent aussi portant sa croix sur son épaule. Puis ils le portent crucifié, et ensuite placé dans un sépulcre après qu'il a été descendu de la croix. Parmi les chrétiens, il en est qui imitent ce crucifié; ils ont le visage couvert dans le but, croient-ils, de se cacher et pour ne pas être reconnus; mais un de leurs serviteurs ou de leurs amis marche derrière eux dans la crainte qu'ils ne tombent évanouis à la suite des nombreux coups de fouet qu'ils s'appliquent sur le dos. On voit le sang leur couler sur les pieds. D'autres se crucifient: les mains et la tête attachées à une colonne de fer, ils se promènent en cet état dans les rues le jour où a lieu la procession; ils ont le visage couvert pour ne pas être reconnus.
Le lendemain, les Espagnols sortent de nouveau l'image du crucifié, au moment où il vient d'être mis en croix, et le promènent ensuite descendu de la croix, puis enseveli dans le tombeau. Ils lisent en même temps des psalmodies pleines de tristesse. Ils le rentrent alors dans l'église et le cachent[103]. Ils font le tour (de l'église) avec des flambeaux et des cierges, suspendent à l'église des tentures noires, ferment les portes des églises, ne sonnent plus les cloches et ne montent plus en voiture ni à cheval pendant les jours que dure la procession. Tous ces jours-là, tout le monde, grands et commun du peuple, va à pied. On raconte que Juan d'Autriche, frère du roi, dont il a été fait mention ci-devant, est celui qui défendit d'aller autrement qu'à pied pendant les susdits jours de procession.
[103] Dans ces processions, le Christ est représenté par des statues de bois affectant les diverses positions dont il est question. Le texte emploie le mot sourah, qui signifie, figure, image, tableau, portrait.—Ces diverses représentations, appelées pasos en espagnol, sont portées, vu leur poids, par un grand nombre d'hommes.
Le lendemain, qui est le troisième jour de Pâques, à midi, ils ouvrent les églises, allument les flambeaux et les cierges, enlèvent les tentures noires, qu'ils remplacent par d'autres de couleurs différentes, et sonnent les cloches. Ils se livrent à la joie et impriment de petits papiers portant des figures qu'ils s'imaginent être celles des anges; entre les figures, ils écrivent des lettres en caractères chaldéens formant le mot alleluia, qui veut dire «réjouissez-vous, réjouissez-vous!» Au moment où les cloches sont mises en branle, ils font voler ces papiers au milieu d'eux, les attrapent et se les distribuent, en poussant des cris de joie et de bonheur. Ils se figurent acheter l'élévation du Messie au ciel, attendu qu'ils croient qu'il a été crucifié, enseveli et élevé du tombeau au ciel. Or on ne l'a ni tué, ni crucifié; mais Dieu a mis à sa place un homme qui lui ressemblait. Certes ceux qui ont disputé là-dessus ont été eux-mêmes dans le doute. Ils n'en avaient aucune science certaine, et suivaient leur propre opinion. On ne l'a point tué réellement; mais Dieu l'a élevé à lui, et Dieu est puissant et sage[104]. Ces égarés se font illusion en persévérant dans leur croyance et dans l'erreur évidente, en s'écartant du droit chemin et de la grande route éclatante de blancheur. Satan les a séduits en les aveuglant[105] et les a égarés sur la mauvaise voie. Ils ont persisté dans l'impiété. Le pape, que Dieu lui reproche ses abominables efforts! leur a tracé un chemin qui les fait dévoyer, lui et ceux de ses prosélytes qui le suivent en professant ses croyances et sa doctrine. De ceux-ci aux masses se communiquent par contagion cette maladie incurable et ce mal que le glaive seul peut extirper.
[104] Qor'ân, surate IV, verset 154.
[105] Qor'ân, surate VII, verset 21.